24 Tevet 5780‎ | 21 janvier 2020

L’après-guerre 14-18 dans la communauté juive de France

Malgré les innombrables deuils et sacrifices, la victoire de 1918 signifie pour la communauté juive de France l’entrée dans une nouvelle ère : les Israélites sont convaincus que « l’Union sacrée » survivra à la guerre puisque par leur participation au conflit, ils appartiennent désormais pour toujours, corps et âme, à la nation française… Et ce, malgré la virulence de l’antisémitisme et en dépit des divisions que va susciter dans cette communauté l’arrivée massive de près de 150 000 Juifs d’Europe centrale.

Quand l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914, les Juifs français et allemands s’engagent
sans réserve dans ce premier conflit mondial. Quatre ans et quatre mois plus tard, l’armistice est célébré avec faste et enthousiasme dans toutes les synagogues de France… C’est que 20 ans après le traumatisme de l’affaire Dreyfus, les Juifs de France, qu’on appelle alors « Israélites », ont rejoint en août 1914 les rangs de l’armée française comme tous les citoyens de l’Hexagone,  mais souvent avec un patriotisme exacerbé censé réaffirmer haut et fort leur francité qui les fait adhérer sans réserve à l’« Union sacrée »… Sur les 180 000 membres de la communauté juive de France de l’époque (soit 0,5 % de la population nationale), ils seront 36 000 à être mobilisés. Le rabbin de Belfort, Mathieu Wolff, écrit alors avec euphorie : « Un bel avenir est réservé au judaïsme français si les Juifs de France font leurs devoirs aussi
bien qu’ils font leur devoir de Français ! ». « Je veux que personne ne puisse me contester le titre de Français, de vrai et bon Français ! », écrira dans la même veine le soldat Henri Lange. S’engagent aussi 8 000 Juifs étrangers résidant en France qui ont fui depuis la fin du 19e siècle les pogroms  de Russie, d’Europe centrale et de l’Empire ottoman. Or au 3e rang en Europe occidentale derrière l’Allemagne (480 000 Juifs pour 65 millions d’habitants) et le Royaume-Uni (270 000 Juifs sur 46 millions), les Juifs de France constituent une toute petite minorité face à un judaïsme mondial de 13 millions de personnes où dominent les imposantes communautés de l’Empire tsariste et des USA.

Encore plus patriotes que les
Français de souche ? C’est que depuis la défaite de 1870 face à la Prusse, la perte des effectifs alsaciens et lorrains (forces vives d’une communauté de 40 000 âmes) a été comblée par l’accroissement
démographique du judaïsme algérien mais surtout par l’immigration de 30 000 Juifs originaires d’Europe centrale et de l’Empire ottoman (16 % de la communauté), ainsi que par le retour à la « mèrepatrie » de 12 000 Juifs alsaciens. Sur un total de 44 000 soldats juifs mobilisésdans l’armée française, 6 800 sont tombés sur les champs de bataille ou sont morts des suites de leurs blessures, soit environ 16 % : une proportion proche de la moyenne nationale (1,4 million de tués et disparus sur 8,2 millions de mobilisés). En face, plus de 96 000 Juifs allemands (sur les 480 000 âmes de la communauté juive d’outre-Rhin) seront quant à eux mobilisés entre 1914 et 1918… Quant à la proportion des Juifs de France morts au champ d’honneur, elle est semblable à celle de leurs coreligionnaires d’Allemagne : 12 000 tués sur 75 000 mobilisés, soit 16 %. Fait remarquable : durant toute la guerre, les intellectuels israélites de France en proie à une frénésie patriotique opposent souvent « l’Esprit français»  au « germanisme brutal ». Actifs dans de nombreux groupes, ils estiment que la France est dans son plein droit en voulant stopper « l’agressivité prussienne ». Or, dans le sillage des atroces hécatombes de cette 1ère guerre mondiale et malgré la pénible expérience du front, des gazages
et des tranchées, les Juifs de France vont forger pendant l’entre-deux-guerres une conscience patriotique bien plus développée que celle de leurs concitoyens, alors que le patriotisme connaît en France une
certaine régression dans les années 1920- 1930 avec l’émergence du pacifisme… De même, beaucoup de Juifs allemands sont encore très patriotes après 1918, même s’ils se montrent sans doute plus sceptiques…

L’arrivée des Juifs d’Europe
orientale et centrale Dès la fin du 19e siècle, les Juifs d’Europe orientale et centrale fuirent l’oppression et les pogroms de la Russie tsariste, d’Autriche et de Roumanie, mais aussi  une situation économique désastreuse dont ils furent les premières victimes : ils accourent en France, premier pays européen à avoir émancipé ses Juifs pendant la Révolution française. Or, dans l’entredeux- guerres, de nombreux Juifs étrangers gagnèrent encore la France, ce qui modifia en profondeur la structure de la judaïcité française. Ainsi, quelque 200 landsmanshaftn (amicales regroupées d’après leurs localités d’origine) existeront  à Paris et 127 journaux ou revues en Yiddish seront créés à la même époque. En fait,
cette immigration juive était fortement hétérogène, tant par les nationalités que par les statuts
des migrants. Mais les Juifs autochtones, craignant que ce flux ne suscite un regain d’antisémitisme, réservèrent souvent un accueil mitigé à leurs coreligionnaires immigrés. Malgré l’aide qu’ils
leur apportèrent, ils échouèrent à mettre en place une véritable solidarité religieuse. La population juive immigrée s’élevait ainsi à plus de 205 000 personnes, un chiffre représentant les 2/3 de la population juive de l’Hexagone estimée à 300 000 personnes. Ce fut le résultat de 4 vagues d’immigration massives d’importance croissante : de la fin du 19e siècle à 1914, la France accueillit 30 000 Juifs, puis plus de 175 000 entre 1918 et 1939 arrivés d’abord de 1919 à 1920, puis en 1933, et en 1938- 1939. La plupart étaient des « immigrés de l’Est » : Polonais, Russes, Roumains, Hongrois et Tchécoslovaques regroupèrent ainsi 110 000 personnes (53 % du nombre total des immigrés juifs), alors que les « Méditerranéens » n’étaient que 15 %.

Une solidarité plus politique que religieuse
« Français d’abord » : telle était la devise du judaïsme très tricolore de l’époque ! Pour les Israélites d’alors, qui étaient des patriotes souvent exaltés, les intérêts de la France primaient sur tout, y compris la religion : ils se sentaient davantage attirés par leurs compatriotes français que par des coreligionnaires venus de loin… Ces « frères » leur inspiraient toutefois des sentiments  disparates mêlant l’attirance au rejet. En fait, la question de l’assimilation était au coeur de cette contradiction : les Français juifs reprochaient aux immigrés de ne pas être assez assimilés ; mais ces derniers, qui voyaient en cela un complexe de supériorité, accusaient les Israélites d’être trop assimilés. De plus, beaucoup de Juifs français « de souche » établirent de suspectes distinctions entre d’une part les immigrations russe et allemande (jugées respectables et compatibles avec « l’Esprit français » vu le niveau culturel et social souvent élevé de leurs membres), et d’autre part les autres immigrations de l’Est (estimées populaires et donc « incultes »).  On assista alors à un curieux paradoxe : les Israélites se sentaient peu attirés par la majorité de leurs coreligionnaires étrangers mais, s’estimant responsables d’eux devant l’opinion française, ils agirent pour que les nouveaux venus puissent s’intégrer. Cette présence massive des immigrés  juifs en France contribua donc à redéfinir la notion même de solidarité juive, laquelle allait s’avérer plus politique que confessionnelle. Et de fait, malgré tous ces préjugés, les nouvelles formes de solidarité juive mises en place facilitèrent l’intégration des immigrés, car au sein d’une même tendance politique, voisinaient des Juifs plus ou moins récemment installés, toutes les nationalités fusionnant dans cette solidarité politique. Or ce processus d’intégration fut ensuite entravé par les lois limitant l’immigration et le mauvais climat xénophobe régnant en France. Comme l’a relevé Jérémy Guedj dans son étude intitulée « Les Juifs français face aux Juifs étrangers dans la France de l’entre-deux-guerres » parue en 2009 dans Les Cahiers de la Méditerranée, « l’arrivée des immigrés n’avait fait que mettre en relief une scission interne au judaïsme qui s’articulait autour de la question de l’identité juive
en France, et, partant, de la perception de soi. Deux blocs, deux formes de solidarité s’affrontaient : d’un côté ceux qui s’abandonnaient à la patrie, de l’autre ceux qui restaient fidèles à la foi de leurs ancêtres. Cette opposition transcendait de loin les différences entre Juifs français et immigrés. Un débat sur
l’immigration qui fut brusquement interrompu en 1939 quand tous les Juifs de France se sentirent très vite devenir ensemble des étrangers ».
Richard Darmon