8 Kislev 5779‎ | 16 novembre 2018

Chabbat Toldot Yonathan Bendennoune Essav – l’homme à la cravate

La personnalité d’Essav constitue une grande énigme. Lorsqu’on survole le récit de notre paracha, on s’aperçoit qu’il est d’une part un homme totalement voué aux plaisirs de ce monde – « un habile chasseur, un homme des champs » (Béréchit 25, 27) – n’ayant que faire des valeurs spirituelles. Mais d’autre part, il se révèle être un homme dévoué à son père, se pliant à ses volontés et aspirant à obtenir sa bénédiction.

Un personnage versatile L’épisode de la vente du droit d’aînesse est à cet égard particulièrement
éloquent. En revenant des champs épuisé par une journée de chasse, Essav vend son droit d’aînesse à son frère Yaacov sans le moindre scrupule, en échange d’un simple plat de lentilles (Béréchit 25, 34). Ce faisant, la Torah témoigne qu’il manifesta le plus grand dédain envers cet insigne privilège, et à travers lui, envers toutes les valeurs sacrées de ce monde. Pourtant, le jour où Yaacov vient réclamer son dû et
obtient la bénédiction de leur père, il se considère spolié dans ses droits, « poussant les cris d’une intense douleur » (27, 34). Essav souffrait-il donc d’une double personnalité, pour adopter des attitudes
aussi contradictoires ? Comment pouvait- il se montrer aussi versatile ? Une autre remarque démontre encore l’étrange ambiguïté d’Essav. Au moment où Yaacov lui propose de lui céder son droit d’aînesse, Essav s’exclame : « À quoi me servirait ce droit d’aînesse ? » (25, 32). Selon nos Sages, cette expression
trahit chez Essav un rejet total de toute dimension métaphysique, si bien qu’il est considéré comme un véritable agnostique, niant toute relation entre le Ciel et la terre. Pourtant, à peine a-t-il prononcé ces mots que Yaacov lui demande : « Faismoi le serment [de me céder le droit d’aînesse] ! » (v. 33). Or, un serment n’est-il pas un contrat moral, impliquant nécessairement une relation entre l’existence physique et une dimension transcendante ? Quel intérêt Yaacov avait-il donc à faire jurer son frère, alors qu’un serment était pour celui-ci dénué de toute valeur ? Entre intellect et émotions Les maîtres du moussar citent inlassablement un verset révélant l’un des aspects fondamentaux de la nature
humaine : « Tu sauras en ce jour – et tu le rapporteras à ton coeur – que l’Éternel seul est D.ieu (…) et qu’il n’en est pas d’autre ! » (Devarim 4, 39). La Torah n’exige pas seulement que nous « sachions » que D.ieu est Un, elle réclame également que nous rapportions cette information jusqu’à notre coeur. En clair, la psyché humaine fonctionne globalement sur deux plans distincts, celui de l’intellect – le savoir et la compréhension – et celui des émotions – le ressenti et la perception intime des choses externes. Notre devoir consiste donc à établir un pont entre ces deux facultés, au point que les informations intellectuelles percent jusqu’au plus profond de notre vécu émotionnel. En ce sens, l’« intelligence » – terme dont les acceptions sont très variées – consiste précisément dans cette faculté à percevoir les faits et à en intégrer le sens, à percevoir la signification « morale » que recèle une donnée. Or, cette faculté est rarement spontanée : un travail personnel est souvent requis pour s’imprégner de la valeur que renferme une information. D’ailleurs, une coutume hassidique vise symboliquement à mettre en évidence l’importance de cette faculté. Il s’agit de la coutume largement répandue consistant à ne pas porter de cravate, en aucune circonstance, pour éviter justement de marquer une rupture entre l’intellect – représenté par la tête et le cerveau – et les émotions – symboliquement  rattachées au coeur. Une rupture existentielle Essav était en quelque sorte l’archétype de « l’homme à la cravate ». Ayant
reçu son éducation dans le foyer du patriarche, il avait accumulé une somme prodigieuse de connaissances basées sur l’héritage de ses ancêtres, remontant jusqu’à Adam le premier homme. À cet égard, sa vision du monde et sa compréhension de l’existence atteignaient les plus hauts niveaux, si bien qu’il adhérait totalement aux convictions que lui avait inculquées son père. Son véritable défaut, c’était  son incapacité à « rapporter » tout ce savoir jusqu’à son coeur : son coeur et sa vie émotive ne suivaient
nullement ce que son intellect lui dictait. Aussi, lorsqu’il rentre des champs affamé et qu’il voit un plat de lentilles, sa voracité lui fait oublier tous les principes appris à l’école de son père, et il s’avère prêt à brader ce qu’il a de plus cher pour combler sa faim. Pour autant, il restait toujours fidèle aux enseignements de son père, tout au moins intellectuellement. Mais ceux-ci n’étaient pas capables de dominer les pulsions de son coeur et de pondérer son impulsivité. C’est en ce sens que nos Sages le qualifient d’« agnostique » : non pas qu’il niait l’existence de D.ieu, mais il était tout bonnement incapable d’agir conformément à ses convictions, opérant systématiquement une rupture entre son savoir et son comportement. Nos Sages enseignent que lors de l’enterrement de Yaacov, Essav s’était opposé à ce que le corps de son frère repose  dans la grotte de Makhpéla, prétendant que l’emplacement funéraire lui revenait. Alors que les négociations traînaient en longueur, ‘Houchim, le fils de Dan, saisit une épée et trancha la tête d’Essav, son oncle. La tête d’Essav roula jusqu’à l’intérieur de la grotte, et c’est
là qu’elle fut enterrée (cf. Pirké déRabbi Eliézer chap. 38 et Yonathan Ben Ouziel sur Béréchit 50, 13).
La fin d’Essav fut ainsi conforme à la manière dont il avait vécu : si son corps était inexorablement asservi aux passions matérielles, sa tête évoluait quant à elle dans une autre dimension, rattachée aux valeurs inculquées par son père. Cette scission existentielle l’accompagna jusque dans la mort, et c’est ainsi que sa tête – siège de l’intellect – mérita de suivre ses ancêtres dans la tombe.

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