16 Kislev 5780‎ | 14 décembre 2019

Voir plus clair avec le Rav Lionel Cohn : Personnages secondaires, rôle essentiel

La Torah insiste sur le fait que les trois Patriarches – Avraham, Its’hak et Yaakov – sont à l’origine de l’histoire du peuple d’Israël, mais au-delà de ces personnages essentiels, d’autres personnages, apparemment moins importants, ont un rôle essentiel dans le devenir historique : Noa’h, au lendemain du déluge, est le père de l’humanité nouvelle. Loth accompagne Avraham, et sera à la source de l’avènement messianique. Quant à Lavan, frère de Rivka et père de Ra’hel et Léa – donc lié à 3 des 4 « imaot » – mères du peuple juif, il aura aussi un rôle important. Noa’h, Loth, Lavan, trois personnages apparemment secondaires mais de fait chargés d’un rôle spirituel de première importance ; c’est ce qu’il est important de comprendre pour réfléchir au devenir du peuple juif, et même à l’avenir de l’humanité. Le premier, Noa’h, a trouvé « grâce » aux yeux de l’Eternel. Deux avis s’opposent à son sujet, parmi les ‘Hazal : comme le texte dit « Juste dans sa génération », on peut comprendre cela dans le sens positif : dans une époque dépravée, il fut un « juste », ce qui augmente son mérite, car dans une époque plus morale, il aurait moins de mérite à se conduire comme un « juste ». Son mérite était donc grand. D’autres expliquent qu’à l’époque d’Avraham, il n’aurait pas mérité cette considération, car relativement à Avraham, il n’apparaissait pas de façon aussi éclatante comme un juste. Quoi qu’il en soit, Noa’h est le père de l’humanité nouvelle. Au sortir de l’arche, l’Eternel se révèle à lui et c’est à lui que s’adresse la bénédiction divine après le déluge (Beréchit 9, 1 et 7) : « Croissez et multipliez… ». L’humanité entière est « noahide » et liée à cette injonction. Le cas de Loth est différent. Il accompagne Avraham, mais ne reçoit jamais la parole divine. Le terme de « Loth » implique en hébreu une idée de « demi-teinte », quelque chose de caché, un peu mystérieux. Il exhale un parfum léger ; c’est l’un des aromates envoyés par Yaakov à Yossef, pour tenter de l’amadouer (Beréchit 43, 11) ; c’est aussi, l’un des artifices mystérieux employés par les conseillers de Pharaon en Egypte pour ne pas reconnaître les miracles divins (Chemot 7, 22). Le même terme « loth » est utilisé pour l’approche « furtive » de Ruth auprès de Boaz : « Ruth se glissa furtivement, découvrit le bas de sa couche » (Ruth 3, 7). L’idée relative à la personnalité de Loth inclut cette approche un peu « cachée », mais significative. On sait que de Ruth, descendante de Moav, fils de Loth, doit venir le Machia’h, descendant de David. Cela permet de comprendre le rôle essentiel de Loth dans l’Histoire. Son mérite, dit Rachi, a été de n’avoir pas révélé en Egypte que Sarah était la femme d’Avraham. Petit acte, conséquence importante. Lavan, lui, eut une influence différente sur la famille d’Avraham. Apparemment, il invite le serviteur d’Avraham, qui vient chercher Rivka. Il propose à Yaakov de lui donner sa fille Ra’hel, en échange de 7 ans de travail, puis finalement donne Léa, et Yaakov recevra Ra’hel après 7 autres années de travail. Sous une apparence honnête, il trompe plusieurs fois Yaakov. « Lavan », on le sait, signifie « blanc » ; il représente l’obstacle que doit affronter Yaakov dans son « avodath HaChem ». Lui aussi n’apparaît que secondaire, mais son influence est décisive. C’est grâce aux obstacles que l’homme se construit. Le travail d’élévation spirituelle demande que l’on sache dominer les obstacles, les connaître, mais les surmonter. Yaakov symbolise l’exil d’Israël : il est dans la nuit, mais grâce aux difficultés, il parviendra à construire sa maison. Yaakov, dominant les obstacles, deviendra Israël, parce qu’il a lutté avec l’ange et l’a vaincu. Lavan, symbole de l’obstacle, des dangers que l’on ne voit pas. Il est « blanc ». Les nations du monde sont prêtes à assimiler Israël, s’il efface sa spécificité. Lavan prétend qu’il voulait raccompagner Yaakov au son du tambourin, avec allégresse. Mais l’Eternel s’est adressé à lui pour le prévenir de ne pas faire de mal à Yaakov. Ici il y a avertissement divin pour protéger Yaakov. Trois personnages accompagnant l’histoire
d’Israël. Le premier, Noa’h, représente l’origine, la source, le second, Loth, annonce la fin ultime de l’Histoire, puisqu’il est à la source du Machia’h ; quant au troisième, Lavane, il représente les difficultés qui longent le devenir, qui s’inscrivent sur la route du Royaume. L’Histoire ne saurait être dans une impasse. A partir du déluge, une promesse a été faite à l’humanité : il n’y aura plus de cataclysme universel. Il y a un but à l’Histoire, mais il n’est pas clair, il est en demi-teinte, il est mystérieux, mais il est promis. Par les voies détournées, il se cache derrière les avatars de l’Histoire : c’est Loth qui traduit ces aventures, on ne sait pas pourquoi ceci ou cela est arrivé, il y a ici un sens caché, mais il importe de reconnaître qu’au-delà de l’apparence, les obstacles nous cachent l’Etre même, il faut apprendre à éviter ces obstacles. Yaakov est parti en cachette. C’est notre travail, savoir déjouer les obstacles, ne pas se laisser influencer ni par les sourires, ni par les épreuves. Telle est l’histoire d’Israël, en filigrane de l’histoire de l’humanité. Ainsi, les personnages apparemment secondaires sont essentiels pour la compréhension de l’intervention de la Providence. Ainsi que le dit Rambam, « bien qu’il tarde, je crois fermement en la venue du Machia’h ».