23 Heshvan 5780‎ | 21 novembre 2019

Lev Chomea : De bons parents… imparfaits

Nos sentiments de culpabilité en tant que parents sont-ils justes ? Des parents imparfaits causent-ils plus de dégâts que de profits ? Un article sur l’éducation de Rav Eliav Miller, Directeur de l’organisme « Lev Choméa », à l’intention des parents imparfaits uniquement.

Il m’arrive souvent, au cours de mes rencontres avec des parents, d’entendre des phrases telles que : « c’est arrivé à cause de moi », « je ne suis pas une bonne mère », « je ne dois pas perdre patience avec lui ». Les mères le disent, les pères le pensent.

On dirait qu’en même temps que naît l’enfant, naît une paire de jumeaux : les remords et les sentiments de culpabilité.

Sont-ils justifiés ? Sont-ils utiles ou nuisibles ? Pourquoi arrivent-ils et comment les affronter ? La nature de l’homme, et la nôtre certainement en tant que parents, c’est la volonté de donner à ses enfants tout le bien possible. Nous voulons qu’ils soient toujours heureux, nous désirons les éduquer parfaitement selon les idéaux juifs sans nous tromper.

Combien de remords nous éprouvons de ne pas leur avoir fourni tout ce dont ils avaient besoin – de ne pas avoir été à leurs côtés constamment, d’être restés au travail à leurs dépens soi-disant, d’avoir trop souvent perdu patience ou de ne pas leur avoir donné ce qu’ils demandaient. Les enfants ont certes besoin de passer du temps qualitatif avec leurs parents. Ils préfèrent que leurs parents ne perdent pas patience avec eux et ne crient pas, ne les vexent pas et ne les punissent pas sévèrement.

Pourtant, il arrive plus d’une fois que les remords des parents et/ou leur intensité ne soit pas liée à une erreur réelle de leur part mais à des causes et des attentes disproportionnées d’euxmêmes. Etre un parent parfait, est-ce parfait ? Contrairement à autrefois, les chercheurs sont aujourd’hui d’accord avec les propos de nos Sages sur l’influence de la période où il était bébé sur la personnalité et l’avenir de l’enfant (par exemple la mitsva de se rendre en pèlerinage à Jérusalem, où l’exemple de la mère de Rabbi Yehochoua ben ‘Hanania qui apportait son berceau au beth hamidrach pour qu’il entende des divré Torah, etc.) Cela ne fait qu’ajouter au sentiment d’angoisse qui résonne en sourdine, et à la crainte qui accompagne les parents, que la moindre de leurs erreurs aura une conséquence grave sur la personnalité fragile de leur enfant. Or être un « parent parfait », c’est non seulement impossible, mais, comme le prouvent de nombreuses études, cela cause des dommages et empêche un développement important, critique, chez l’enfant.

Le psychanalyste Dr Donald Winicott affirme que le parentage doit être « assez bon » mais pas parfait. Un parentage parfait, lorsque les besoins de l’enfant sont comblés de façon trop rapide et efficace, ne permet pas à l’enfant d’éprouver et d’exprimer des expériences essentielles de colère, de désir et de frustration, expériences qui constituent une partie du répertoire de sentiments humains vitaux à la formation d’une vitalité authentique. De même, Winicott remarque que les échecs inévitables dans l’éducation de l’enfant lui permettent de surmonter l’illusion propre au nourrisson que ses parents sont omnipotents.

La compréhension qu’il est un être indépendant (qui se développe à partir de l’échec parental) développe chez lui le sentiment de confiance et d’amour envers ses parents et autrui. Les parents qui créent une angoisse perpétuelle autour de leurs enfants – « un parentage parfait » et pas « un parentage assez bon » – leur causent du tort. Un enfant qui ne reçoit pas tout ce qu’il demande apprendra à faire face aux satisfactions et à leur cessation. Un enfant dont le père a perdu patience, l’a grondé et s’est mis en colère de façon injuste peut trouver là une occasion d’apprendre la responsabilité et la façon de se mesurer aux erreurs. Un enfant a besoin et doit entendre parfois « non ». Cela l’aide à apprendre qu’il existe des limites. Il est permis à l’enfant, et c’est bon pour lui, d’expérimenter des frustrations, des déceptions, etc. A cet âge-là, à une proximité sûre des parents, il peut développer un apprentissage approprié des traits de caractère et de la résilience.

En résumé : il n’existe pas de parentage parfait et c’est là, en réalité, la perfection du parentage. Nous devons nous efforcer de donner à nos enfants un soutien affectif et psychologique, les aimer, les aider, mais d’autre part, leur donner aussi leur indépendance et développer leur résistance intérieure et leur capacité d’affronter les problèmes. Il nous faut nous souvenir que notre imperfection est le siège de leur équilibre et de leur formation. Echangeons, avec bienveillance, les remords en expérience et en apprentissage productifs.

Rav Eliav Miller, Mancal Lev Chomea