15 Iyyar 5779‎ | 20 mai 2019

Chabbat Ki Tissa Le Veau d’or, le demi-sicle et le Chabbat Yonathan Bendennoune

La paracha de Ki Tissa commence avec le précepte incombant à chaque homme de vingt ans et plus, d’offrir un demishékel (ma’hatsit hashékel) pour la fabrication des socles du Tabernacle : « Quand tu recenseras les enfants d’Israël selon leur nombre, chaque homme donnera le rachat de sa personne à D.ieu… » (Chémot 30, 12). Nos Sages enseignent que ce don d’un demi-shékel par tête était destiné à expier la faute du Veau d’or, relaté plus loin dans notre paracha. Nous trouvons écrit en effet dans le Talmud de Jérusalem (Shekalim 9) : « Comme ils ont péché au milieu de la journée, ils devront donner la moitié d’un shékel. Rabbi Yo’hanan ben Zakaï ajoute : Comme ils ont transgressé les Dix Commandements, chacun d’eux devra
offrir dix guéra [d’argent]. » Depuis ces temps ancestraux, la faute
du Veau d’or demeure toujours présente parmi nous et continue de nous accabler de ses effets. Il est écrit en ce sens : « Le jour où J’aurai à sévir, Je leur demanderai compte de ce péché » (Chémot 32, 34), et Rachi de souligner : « Toutes les fois que Je punirai leurs méfaits, Je les châtierai aussi un peu pour cette faute [du Veau d’or] en plus des autres. [Depuis lors], il n’est pas de malheur qui s’abatte sur Israël sans qu’une part d’adversité provienne de la faute du Veau d’or ». À cet égard, il nous incombe assurément de nous interroger sur les moyens qui nous sont aujourd’hui donnés pour effacer cette faute, alors que le précepte du demi-shékel n’a plus cours… De Roch à Chabbat De nombreux commentateurs (Chlah, Séfer Hazekhout) établissent un rapprochement entre le don du demi-shékel et le Chabbat. En effet, la notion de « recensement » apparaît dans la Torah comme une « nessiat roch » – littéralement « relever la tête ». Le mot roch est composé des trois lettres rech-alef-chin. Or, si l’on retient les lettres qui suivent dans l’alphabet hébraïque, on obtient chin-bet-tav, qui forment le mot « Chabbat ». Pour comprendre cette relation, nous devons examiner pourquoi ce don devait être précisément d’un demi-shékel,
et non par exemple d’un shékel entier. De fait, de nombreuses explications
ont été données à ce sujet (notamment dans le Talmud de Jérusalem précité), et beaucoup d’entre elles mettent en évidence le fait que cette valeur constitue précisément une demi-mesure. D’ailleurs, selon de nombreux avis, la coutume existant encore aujourd’hui d’offrir, pendant le jeûne d’Esther, une somme d’argent en souvenir du demishékel de l’époque, consiste à donner précisément la moitié d’une valeur monétaire en cours. Que signifie donc cette demi-valeur ? Le rachat de l’âme Comme nous le voyons dans notre paracha, le demi-shékel visait à offrir à D.ieu « le rachat de sa personne ». Cette précision suppose que sans ce rachat, l’homme ne méritait plus de vivre, et que selon l’application stricte de la loi, il devait rendre son âme à son Créateur pour avoir commis la faute qui lui était
reprochée, en l’occurrence celle du Veau d’or. Par conséquent, cet argent était en quelque sorte la contrepartie que l’homme donnait pour avoir le mérite de conserver son âme ici-bas, et tenter ainsi de laver la souillure dont il l’avait entachée. Dans ce contexte, c’est donc précisément la dualité corps-âme qui est mise en cause. De fait, c’est par la faute des désirs
corporels que l’individu est entraîné à perpétrer le mal. Pour se racheter de ses fautes, le corps doit donc prouver sa volonté de continuer à évoluer ici-bas avec son âme, en la traitant avec les égards qu’elle mérite et en subvenant à ses besoins spirituels – concrétisés par les mitsvot qu’il lui est donné d’accomplir. C’est ce rachat que l’on opère symboliquement avec le demi-shékel, lequel représente cette moitié de l’entité humaine que l’on appelle « âme ». Un îlot de spiritualité Dans ce monde, le rôle de l’individu est d’utiliser le corps non pas comme un élément antagoniste à l’âme, mais au contraire, comme un support matériel permettant de la « nourrir » spirituellement. C’est ainsi qu’il évolue toute la semaine dans le monde de la matière, s’efforçant d’y glaner des éléments spirituels qu’il en dégage grâce à l’accomplissement des mitsvot. Dans cette optique, le Chabbat constitue comme un îlot de spiritualité au sein du monde matériel. Ce jour étant « à l’image du monde futur » (méein olam haba), il est pour l’âme une source de vitalité spirituelle, pour qui le respecte et l’exploite convenablement. Si l’on fait « du saint jour du Chabbat un délice, qu’on le tient en honneur en s’abstenant de suivre ses voies ordinaires et en s’occupant de ses affaires » (d’après Yechaya 58, 13), celui- ci devient un havre de spiritualité, jetant un pont entre ce monde matériel et l’existence du monde futur. Après la faute du Veau d’or – qui continue de hanter notre destinée jusqu’à ce jour – il nous incombe de renouveler sans cesse notre droit de disposer de notre âme ici-bas. Cette démarche peut s’opérer par le don du demi-shékel, ou encore par le respect minutieux du Chabbat. C’est la raison pour laquelle ces deux mitsvot sont étroitement liées, car elles contribuent tous deux à préserver la difficile symbiose entre l’âme et le corps.