19 Adar II 5779‎ | 26 mars 2019

L’Âne et le Chien

Une fable qui a du chien ! Vous connaissez à coup sûr La Cigale et la Fourmi. Vous connaissez sans doute aussi Le Corbeau et le Renard. Et, qui
sait, vous connaissez peut-être même Le Petit Poisson et le Pêcheur. Mais
connaissez-vous L’Âne et le Chien ? Si la réponse est non, rien ne sert de courir jusqu’à la bibliothèque du quartier pour parer à votre ignorance. Nous allons de ce pas vous offrir une version abrégée de cette dix-septième fable du second recueil des Fables de la Fontaine. Et n’ayez pas peur de froisser la sensibilité du fabuleux fabuliste en boudant la V.O de ladite fable. Après tout, n’estce pas des Discours à Monsieur le Duc de La Rochefoucauld — eux aussi dus à la plume prolixe de Jean de La Fontaine— que nous vient la morale : « Mais les ouvrages les plus courts sont toujours les meilleurs ! » Bien. Revenons à nos moutons. Grosso-modo, c’est l’histoire d’un maître qui parcourt le pays. Fable oblige, il n’est pas seul mais est accompagné par deux quadrupèdes à queue : un âne et un chien. Bientôt, le trio arrive
à proximité d’un pré et notre bipède, sans doute fatigué par la marche,
décide de s’offrir un petit roupillon bien mérité à l’ombre d’un arbre. L’âne
ne demande pas mieux et il s’offre sans plus attendre un véritable festin d’herbe aux pissenlits. Il se faut entr’aider, c’est la loi de Nature ! Pendant ce temps, le malheureux chien qui, lui, est tenu en laisse, verdit de jalousie. Et il faut le comprendre : sa pâtée et son nonosse l’attendent sagement dans le panier à provisions. Lequel, précisons, est hors de sa portée. Hélant le baudet qui paît en paix, le clébard affamé aboie à coeur fendre :
— Baisse-toi, je te prie, et apporte-moi mon dîner. Mais le gourmand, qui craint de perdre
un coup de dent, fait la sourde oreille :
— Ami, je te conseille d’attendre que ton maître ait fini son sommeil ; car il te donnera, sans faute, à son réveil, ta portion accoutumée. Sur ces entrefaites, un loup affamé sort du bois et avisant le bourricot qui termine son déjeuner, s’en lèche déjà les babines… L’âne appelle aussitôt le chien à son secours. Mais le chien, à qui on n’a visiblement jamais enseigné l’interdiction biblique de se venger et de garder rancune, ne bouge pas d’un millimètre :
— Ami, je te conseille de fuir, en attendant que ton maître s’éveille. Il ne saurait trop tarder ; détale-vite et cours. Et si ce loup t’atteint, casse-lui la mâchoire. On t’a ferré de neuf ; et si tu veux me croire, tu l’étendras tout plat. Avis aux âmes sensibles, la fin est plutôt du genre gore. Car pendant ce beau discours, Seigneur Loup étrangle le baudet… D’où la conclusion qui s’impose : il se faut entr’aider, c’est la loi de Nature ! L’âne et le chien en version biblique Si la morale de cette fable gagnerait certainement à être mieux connue de par le monde, il est toutefois un peu dommage que La Fontaine ait eu recours à un « âne-imalicide » pour faire passer son message. Et pour peu que l’âne et le chien de notre fable aient pris la peine de s’inspirer de leurs aïeux respectifs, ceux qui vécurent à l’époque de la Sortie d’Egypte, il y a fort à parier que les choses se seraient terminées sur une note résolument plus pacifique. En effet, il s’avère que dans la section
que nous lirons cette semaine, la Parachat Bo, la Torah salue la sollicitude et la solidarité de ces deux mêmes espèces de quadrupèdes à queue. Attention : chiens gentils ! À commencer par les chiens. Parmi les multiples traitements de faveur dont bénéficièrent les Hébreux le 15 Nissan au soir, la Torah précise que leur affranchissement se déroula dans la plus grande quiétude : « Et envers tous les enfants d’Israël, pas un chien n’aiguisera sa langue, depuis l’homme jusqu’au bétail, afin que vous sachiez que D.ieu a fait une distinction entre l’Égypte et Israël » (Exode 11, 7) Ainsi, contrairement à leur vilain descendant français, les cerbères égyptiens se distinguèrent par leur gentillesse et leur amabilité ; ils s’abstinrent d’aboyer afin de ne pas tempérer, ne serait-ce que par un simple jappement, le bonheur éprouvé par les Enfants d’Israël à l’heure de leur libération.
Au bonheur des chiens ? D’ailleurs, leur sensibilité à l’égard des
Hébreux ne passera pas inaperçue. Un peu plus loin, dans la section Michpatim, la Torah nous enjoint de ne pas jeter la viande non casher d’un animal déchiqueté mais de la donner plutôt aux chiens. (Exode 22, 30) Et Rachi, citant la Mékhilta, de préciser : « L’Écriture t’enseigne que le Saint
béni soit-Il ne prive aucune créature de sa rétribution comme il est dit ; «Et envers tous les enfants d’Israël pas un chien n’aiguisera sa langue”. Le Saint
béni soit-Il dit : “Donnez-lui sa rétribution.” » La Torah a donc tenu à souligner — et à récompenser — le noble comportement des chiens égyptiens en leur offrant un « chèque-déjeuner » utilisable dans les plus grands abattoirs du monde, et surtout transmissible à toutes les générations
suivantes… Si ça ne s’appelle pas « donner sa part aux chiens » ! L’âne à l’honneur Sautons des chiens aux ânes, ces équidés également à l’honneur lors de la Sortie d’Égypte. Vers la fin de notre Paracha, la Torah nous ordonne le commandement du rachat du premierné de l’âne qui, notons-le bien, est le seul et unique animal impur à être doté d’un caractère sacré (Exode 13, 13). S’interrogeant sur cette singularité, le maître de Troyes nous explique que les ânes furent ainsi récompensés pour avoir aidé les enfants d’Israël à transporter l’or et l’argent de leurs anciens oppresseurs. Le Sforno précise que les Égyptiens pressèrent tellement les Hébreux de s’en aller immédiatement, que ceuxci n’eurent pas le temps de se procurer suffisamment de chariots pour transporter leurs biens. Ils furent donc contraints de charger tous leurs bagages sur des ânes, qui en temps normal, n’auraient jamais pu porter des fardeaux aussi lourds. Ils n’y parvinrent
que grâce à un des nombreux miracles de la sortie d’Égypte. Quoi qu’il en soit, les baudets de Pharaon n’ont pas attendu les fables de La Fontaine pour apprendre les vertus de la solidarité. Et pourquoi pas un « Péter- Kélev» ?! Mais la morale qui se cache derrière cette version biblique de L’Âne et le Chien est bien plus subtile qu’un simple appel à l’aide mutuelle. Comme le remarque le Rav Yossef ‘Haïm Zonnenfeld zatsal (1848-1932), la récompense attribuée aux chiens est loin d’être aussi respectable que celle
réservée aux ânes. Et pour cause, si les premiers sont invités à faire ripaille grâce aux morceaux de viande considérés impropres à la consommation, les seconds ont le privilège de voir leurs premiers-nés investis d’un statut de sainteté ! Et leur rachat donne lieu à une cérémonie fêtée en grandes pompes culminant par la récitation d’une bénédiction extrêmement
rare. D’où la question qui se soulève : pourquoi les chiens, qui ont eux aussi joué un rôle élogieux dans la Sortie d’Egypte, ne mériteraient-ils pas eux
aussi d’être investis par une « Kédouchat Kélev » ? Autrement dit, pourquoi la naissance d’un chiot premier-né ne serait-elle également pas célébrée au moyen d’une cérémonie de « Péter-Kélev » ? Partager le fardeau
La réponse avancée par l’illustre grand rabbin de Jérusalem est à la fois si simple et tellement profonde. Vrai, les chiens égyptiens se sont abstenus d’aboyer face au passage des caravanes hébraïques. Mais leur contribution au déroulement harmonieux de la Sortie d’Égypte n’a été que passive. Pour leur part, les ânes de Pharaon ont joué un rôle non seulement actif mais aussi extrêmement pénible… Ils ont porté des charges extrêmement lourdes. Et sans le miracle opéré par D.ieu, ils auraient certainement ployé sous la charge du butin des Hébreux. Et c’est pour saluer leur dur labeur que D.ieu leur a octroyé une récompense nettement supérieure. Une récompense bien plus respectable qu’un gigot saignant à souhait. Une récompense éminemment spirituelle…Pour le Rav Yossef ‘Haïm Zonnenfeld de mémoire bénie, la morale de ce passage est intemporelle. Il ne suffit pas d’être sensible à la souffrance d’autrui. Il faut aussi — et surtout — s’efforcer d’alléger son fardeau. De le soulager activement de son joug. D’ailleurs, en hébreu, cette qualité porte le nom de « nossé béol im ‘havéro», qui littéralement, signifie « partager le fardeau avec son prochain », qu’il soit physique et émotionnel… Et si nous avons à coeur d’agir ainsi,
nous mériterons une récompense qui n’a pas sa pareille : le privilège d’être investis par un souffle permanent de sainteté ! Et la certitude d’occuper une place de choix auprès du Saint béni soit-Il. Car si déjà un simple baudet égyptien a mérité d’être « consacré par D.ieu » pour avoir porté le fardeau de nos ancêtres, combien nous-mêmes serons-nous spirituellement transformées en nous efforçant de soulager activement celui de notre prochain… On l’aura compris. Il se faut entr’aider ; c’est la Loi de Torah…