19 Adar II 5779‎ | 26 mars 2019

Entretien avec le rav Moché Eliahou Bousso, petit-fils de Baba Salé zy »a


« A ce jour, personne n’a vraiment mesuré la grandeur de mon grand-père Baba Salé » Il y a 35 ans, le 4 Chevat 5744 (8 janvier 1984), Rabbi Israël Abou’hatzira, plus connu sous le nom de Baba Salé s’éteignait dans la localité de Netivot où il s’était installé après son alya du Maroc au début des années 70. L’ascétisme de Baba Salé, sa sagesse et sa discrétion en avaient fait l’une des plus grandes figures du judaïsme nord africain des temps modernes. 35 ans plus tard, son petit fils, Rabbi Moché Eliaou Bousso, fils de sa fille, a accepté de partager pour Haguesher des souvenirs de son illustre grand-père qui restent gravés dans sa mémoire d’enfant et de jeune avrékh. Haguesher : Rabbi Moché, raconteznous comment vous avez eu le privilège d’être aux côtés de Baba Salé ? J’ai eu l’occasion durant ma jeunesse en France, à trois reprises, d’être à Paris le « Méchamech », l’aide de camp, de mon illustre grand-père, Sidna Baba Salé zy’a. C’était dans les années 70. Mon grand-père venait à chaque fois à Paris, rendre visite à ma mère sa fille, et il résidait à notre domicile, au 80 rue des Archives. A chaque fois je me mettais au service de mon grandpère. Ces visites étaient pour lui l’occasion de se reposer un peu de l’activité incessante autour de lui en Israël. L’une des trois fois, sa visite a été quelque peu impromptue. J’étais alors étudiant koulo kodech à la yéchiva d’Aix-les-Bains. Ma mère hésitait à m’appeler, elle ne voulait pas que j’interrompe mon Limoud à la yéchiva, pas même pour être aux côtés de mon illustre grand-père. Mais Baba Salé lui-même avait senti son hésitation et il lui a fait la remarque : « Où est Moché ? » a-til lancé. Il avait certes compris les nobles intentions de ma mère mais il lui dit :
« Ma fille, je sais que tu crains de causer du Bitoul Torah, mais n’est-il pas écrit que «Guedola chimoucha Yotère MiLimouda». » En d’autres termes : « Il est plus important de Servir la Torah (en servant les Guedolim) que de l’étudier ». Ma mère a très bien compris le message et m’a vite demandé
de venir par le premier train à Paris pour avoir le mérite d’être aux côtés de Baba Salé. Je suppose que même à Paris, Baba Salé
devait recevoir de nombreuses visites… Bien évidemment ! La nouvelle de sa visite se répandait comme une traînée de poudre. Les gens venaient de toute la France mais aussi de l’étranger pour lui demander des conseils et des brakhot. Je me souviens même que le gendre du rav Ytsikel l’admour d’Anvers, Rav Yankele, était venu voir Baba Salé avec un groupe de Hassidim (Plus tard, suite au décès de son beau-père, il devint lui-même Admour). Je me souviens aussi d’un ministre juif du gouvernent du Mexique qui était venu le voir accompagné de ses gardes du corps. Est-ce que vous parveniez à rester ensemble seuls tous les deux pour étudier ou discuter ? Nous avions une forme de Limoud particulière avec Baba Salé. Il me faisait lire des passages du Or Ha’haïm Hakadoch, et du Ben Ich ‘Haï. Je lisais et lui, par coeur, corrigeait ma lecture. Il me corrigeait précisément. On voyait bien qu’il avait une très vaste connaissance de ces textes. Mais je voulais insister sur une scène à laquelle j’ai assisté plusieurs fois et qui m’avait marqué. À la fin de la journée, après avoir reçu des dizaines de personnes qui le sollicitaient pour de multiples problèmes, j’avais remarqué que, resté seul dans sa chambre, mon grand-père pleurait et il murmurait des paroles que je ne comprenais pas. M’approchant de lui pour mieux écouter, je l’entendis dire : « Les gens se trompent à mon égard ». Comme pour dire qu’il n’était pas vraiment un Tsadik d’un niveau tel que les gens le prenaient, et il n’était donc pas vraiment habilité à bénir les gens. Cela m’avait choqué. Alors un jour j’ai abordé le sujet : « Comment pouvez-
vous dire cela ? Les gens viennent vous voir parce que vos Bérakhot se réalisent, et parce que vos conseils sont bénéfiques. » Il m’a fait un signe négatif de son doigt, et m’a ensuite expliqué que c’est par la Emouna
des gens que les Bérakhot se concrétisent. Et là j’ai compris la centralité de la Emouna dans chaque Bérakha. Ceux qui croient – méritent de voir les bénédictions se réaliser. Je me souviens que Baba Salé, après avoir béni une bouteille d’eau, il tendit la bouteille à la personne et lui dit : « Yech Emouna – Yech Bérakha. S’il y a la Emouna – il y a la Bérakha ». [Cela se rapporte à ce que nos Sages écrivent dans la Guemara de Chabbat 104 à propos des lettres de l’alphabet qui se succèdent : Emouna – Bérakha, Guezela – Dalout: ce qui signifie que lorsque l’on se comporte avec autrui avec Honnêteté, on reçoit la Bérakha dans ses gains, mais si l’on se comporte de manière malhonnête, alors cela le conduit à la perte et la pauvreté. Baba Salé a repris cet enseignement de la Guemara et a dit que celui qui a la Foi, aura la Bérakha. Car la Emouna en D.ieu passe irrémédiablement par la Foi en ses Justes.] Baba Salé expliqua qu’il donnait de l’eau, car l’eau représente la simplicité qui est la base de la Emouna, condition de réalisation de la Bérakha. Souvent lorsqu’on venait lui demander des Bérakhot, il demandait à son interlocuteur comment servait-il D.ieu. Et il lui arrivait uniquement en regardant la personne de lui dire, avant même que celle-ci n’ait ouvert la bouche : « Vous devez vous renforcer dans tel ou tel domaine de Avodat
Hachem ». Et ce n’est qu’après qu’il la bénissait… Comment faisait-il pour bénir les femmes ? C’est ma mère, sa fille, qui s’occupait des femmes. Elle lui faisait passer les demandes des dames. En particulier lorsqu’une femme voulait tomber enceinte, il demandait souvent à ma mère de vérifier si cette dame respectait les règles de la pureté familiale. Si elle ne les pratiquait
pas, il demandait à ma mère de l’orienter sur la voie de ces pratiques en lui expliquant que sans cela sa Brakha n’avait pas de récipient pour tenir. Ma mère a été très imprégnée par cette approche, et elle en a déduit un message de son père. Par l’impulsion de ce message perçu, elle donne aujourd’hui encore, des cours dans tout Israël sur la Taharat Ha- Michpakha réalisant ainsi ce message, en perpétuant l’enseignement de Baba Salé
sur l’importance de la Taharat HaMichpakha. -Est-ce que vous avez toujours eu conscience de la grandeur particulière de
Baba Salé ?
-Oui. Très jeunes nous savions que Baba Salé n’était pas un grand-père comme les autres. Mais, je pense que même à ce jour, personne n’a vraiment saisi ou compris la réelle grandeur de Baba Salé. Nous savions que c’était un Gadol, mais un Gadol accepté, reconnu et admiré par tous : sépharades, ashkénazes, ‘hassidim, lituaniens, de tout bords et de tout milieux politiques. Tous sans distinction. Je voudrais à ce propos vous raconter une anecdote qui m’est arrivée ce chabbat dernier : un Minyan spécial a été organisé au Netz au Kotel chabbat dernier en hommage à Baba Salé. J’y suis allé. Et après l’office de Moussaf, j’ai croisé le rav David
Grossman de Migdal Haemek qui arrivait au Kotel. Il m’a raconté qu’à ses yeux, un des plus grands prodiges de Baba Salé, était la première fois que l’Admour de Lelov (Biderman) était venu voir Baba Salé. Lorsqu’il l’a vu, il était tellement content qu’il a fait la Bérakha de Chéhé’héyanou avec Chem ouMalhout ! Baba Salé était reconnu pour sa sagesse et sa sainteté par l’ensemble des communautés en Eretz Israël et il recevait régulièrement des Admourim ashkénazes qui venaient aussi lui demander conseil.
D’une certaine manière, c’était le Admour des Admourim. Je crois que jusqu’à aujourd’hui personne n’a vraiment mesuré la grandeur de mon grand-père Baba Salé, et lorsque nous organisons sa Hilloula comme nous l’avons fait cette semaine, c’est avant tout pour parler de lui et comprendre son exceptionnelle personnalité, que l’on puisse s’imprégner de sa sainteté et de ses enseignements, et que l’on puisse adopter ne serait ce qu’une partie son saint comportement. Il avait un aspect très humain mais il est vrai que l’immense majorité de son temps était consacré à la Avodat Hachem. C’était aussi un ange divin.
Propos recueillis par Daniel Haïk