22 Sivan 5779‎ | 25 juin 2019

La coopération militaire Egypte-Israël à son paroxysme

Egyptian President Abdel Fattah al-Sisi (R) speaks with Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu (L) during their meeting as part of an effort to revive the Middle East peace process ahead of the United Nations General Assembly in New York, U.S., September 19, 2017 in this handout picture courtesy of the Egyptian Presidency. The Egyptian Presidency/Handout via REUTERS ATTENTION EDITORS - THIS IMAGE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY - RC1C609B4AF0

Précisant que l’armée de l’air de Tsahal avait frappé des positions de l’Etat islamique suite à sa propre demande, le président égyptien Sissi a lui-même reconnu que cette collaboration avait atteint « un niveau sans précédent ». Après que l’armée israélienne a mené le 2 janvier dernier dans la péninsule du Sinaï égyptien une vingtaine de frappes ultra-précises contre des positions du groupe Ansar Beit al-Maqdis affilié à l’Etat islamique (EI-Daësh), le président du Pays du Nil, Abdel Fattah al-Sissi a déclaré dans une interview diffusée le 6 janvier par la chaîne américaine de télé CBS pour sa fameuse émission 60 minutes que la coopération entre les deux pays battait son plein « en atteignant un niveau inégalé jusque-là ». Il a aussi confirmé qu’Israël aide depuis des mois les troupes égyptiennes à combattre ces djihadistes implantés dans le Sinaï : « Nous avons une large gamme de coopération avec les Israéliens », a-t-il encore précisé. On se souvient qu’après le renversement en 2013 du président islamiste Mohammed Morsi, membre des Frères musulmans, par l’armée égyptienne placée sous les ordres du général Sissi, le groupe djihadiste Ansar Beit al-Maqdis, qui venait de faire un serment d’allégeance à Daësh, et d’autres milices islamistes locales ont entamé une campagne d’attaques et d’attentats terroristes
très meurtriers contre des bases militaires et des QG. de policiers, ainsi que diverses communautés musulmanes dissidentes ou bien de Coptes chrétiens un peu partout dans le Sinaï, faisant des centaines de morts en quelques années. Perpétré en février 2017 contre la mosquée al-Rawda dans la ville de Bir el-Abd au nord-est du Sinaï, l’attentat le plus spectaculaire de cette sinistre série avait fait 307 morts et des centaines de blessés parmi les fidèles en prière… Ainsi, après avoir fait détruire par de puissants bombardements de nombreuses maisons d’une partie de la zone-tampon habitée par des milliers de civils palestiniens séparant la frontière égyptienne de la ville palestinienne de Rafiah à la pointe-sud de la Bande de Gaza, Sissi ordonnait simultanément à son armée de mener des opérations
répressives à répétition contre les Djihadistes afin de ramener le calme dans le nord du Sinaï. Autre développement intéressant : dès 2013, le Caire demandait officiellement à Jérusalem d’accepter de surseoir à certaines clauses du Traité de paix de Camp David de 1979 limitant de manière stricte les effectifs de l’armée égyptienne déployés dans le Sinaï afin de mener à bien ces opérations de répression anti-djihadistes, ce qu’Israël a aussitôt accepté sans s’inquiéter outre mesure… Résultats : de nouvelles armes lourdes (chars, puissants canons d’artillerie et hélicoptères d’attaque) ont ainsi pu être déployés par l’armée égyptienne dans tout le Sinaï pour combattre les islamistes. Plus encore : d’après les « révélations » faites en février dernier par le quotidien américain The New York Times, Israël aurait mené « secrètement » – à la demande expresse des autorités du Caire – une campagne aérienne prolongée contre les cibles de Daësh dans le Sinaï, l’aviation de Tsahal faisant usage lors de ses frappes de chasseurs- bombardiers non identifiables et empruntant des itinéraires aériens indirects afin de masquer l’origine des frappes. Ce que ni Israël ni l’Egypte n’ont jamais confirmé… « Seule l’armée égyptienne est habilitée à mener
des opérations militaires dans des zones spécifiques du nord du Sinaï en coopération avec la police civile », devait même déclarer en février 2018 Tamer al-Rifa, l’un des porteparoles de l’armée égyptienne au journal militaire russe Spoutnik suite aux révélations précitées du New York Times.
Toutefois, selon d’autres rapports de presse ou diplomatiques étrangers, alors que les deux pays coopéraient intensément au niveau de l’échange quasi-quotidien de Renseignements, Israël a longtemps réalisé des frappes de drones dans la péninsule du Sinaï contre de nombreuses cibles (QG., arsenaux, casernes) de l’EI islamique. Fait intéressant : l’interview précitée de Sissi par la CBS a été en fait réalisée le 3 janvier, suite à quoi les dirigeants civils et militaires égyptiens ont demandé à cette chaîne de télé d’annuler la diffusion de cet enregistrement… sans doute parce qu’ils étaient au final assez « gênés » – notamment vis-à-vis de l’opinion publique du pays du Nil et des autres pays arabes voisins d’Israël – par l’aveu sans précédent du raïs sur cette coopération militaire très intense avec l’Etat juif, et aussi par le rappel, dans le commentaire accompagnant cette interview, des milliers d’arrestations et d’incarcérations par le régime Sissi des opposants au régime, ainsi que la référence au « massacre » de 800 civils pendant les émeutes du « printemps arabe » quand le raïs actuel était ministre de la Défense. Or cette demande insistante du Caire aussitôt relayée à la direction de la CBS par l’ambassadeur d’Egypte à Washington n’a donc pas été acceptée Cependant, il faut rappeler qu’Israël aussi s’est fait très discret ces dernières années sur ses actions contre l’EI dans le Sinaï demandées par les Egyptiens, la censure de Tsahal limitant considérablement la diffusion d’informations vers la presse concernant ces
actions. Malgré tout, il reste que les deux pays, qui furent des ennemis jurés sur les champs de bataille de la région pendant plus de trois décennies jusqu’à la signature du traité de Camp David, coopèrent à présent au plus haut niveau au plan militaire, Sissi ayant rencontré Nétanyaou à deux reprises depuis 2017 pour parler de la situation sécuritaire et rétablir le calme à Gaza et dans le Sinaï. Et ce, même si cette normalisation des relations bilatérales est toujours mal vue par de larges fractions de l’opinion publique et surtout des élites égyptiennes. Mais pour prendre bien la mesure de tout ce qui a changé positivement depuis 2013 entre le Caire et Jérusalem, rappelons enfin que l’arrivée au pouvoir du président islamiste Morsi en 2012 avait tellement inquiété Israël que le « séminaire d’été » de l’état-major de Tsahal avait pour la 1ère fois depuis la fin des années 1970 planché très sérieusement sur les risques et scénarios de guerre ouverte contre le Pays du Nil, alors tombé dans les mains des Frères musulmans…
Richard Darmon