22 Av 5780‎ | 12 août 2020

La paracha au féminin Faites de beaux rêves, Mesdames !

Les hommes dorment,
les femmes rêvent Dix mesures de rêve sont descendues dans le monde. Neuf, au moins, ont semble-t-il été accaparées par la gent féminine… Pour preuve, qui d’autre que nous autres passons notre enfance à rêver de notre mariage, pour ensuite passer notre mariage à rêver de nos enfants ?!  Et qui d’autre que nous autres n’avons pas le moindre scrupule à tirer de son sommeil l’être qui dort paisiblement à nos côtés pour lui relater, avec moult sanglots et soubresauts, notre tout dernier cauchemar ?! Mais que ces Messieurs ne nous en gardent point rancune. Car sous nos airs de « rêveuses », nous cachons une arme des plus précieuses. Une arme qui va nous permettre de transformer notre vie. Ainsi que celles de toutes les personnes auxquelles nous tenons plus que tout. Vous désirez la découvrir ? Suivez nous pour une expédition de « rêve » au pays des pyramides et des Pharaons…

Un rêve qui vire au cauchemar
La section que nous lirons cette semaine s’ouvre sur le récit haut en couleurs d’un songe dont l’étrangeté va plonger son auteur, le numéro un égyptien, dans la plus grande perplexité. À peine le soleil levé, ce dernier va faire quérir tous les nécromanciens du royaume et tous ses hommes sages pour  leur conter l’objet de ses tourments. Toutefois, tandis qu’un à un, les têtes pensantes d’Égypte lui livreront leurs
savantes explications, le rêve de Pharaon virera lentement mais sûrement au cauchemar. Car comme nous le révèle le Midrach (Béréchit Rabba 89,6), les nombreux voyants consultés ne feront que rivaliser de funestes interprétations. Ainsi, le premier lui annoncera : « Sept filles tu mettras au monde, et sept filles tu enterreras ! » Et le second lui renchérira : « Sept empires tu conquerras et sept empires se rebelleront contre ton autorité ! »

L’esclave devenu vice-roi
Mais ces prévisions, l’une plus sombre que l’autre, ne seront pas au goût du Pharaon. Voilà pourquoi lorsque son maître-échanson évoquera ce codétenu qui avait su décrypter le rêve annonçant sa propre réhabilitation, le souverain n’hésitera pas à le convoquer surle- champ, quitte à le libérer du cachot
où il croupit. Et quand Yossef donnera au monarque sa propre interprétation du fameux rêve, il en résultera un événement sans précédent en Égypte : un jeune esclave, hébreu de surcroît, deviendra du jour au lendemain… vice-roi !

Un conseil « rêvé »
Or à première vue, l’enthousiasme manifesté par Pharaon face à l’exposé de Yossef a quelque chose de surprenant. En effet, si le monarque égyptien n’est nullement disposé à prêter oreille aux « oiseaux de mauvais augure » – tels ceux qui lui annoncent le décès de ses filles ou la rébellion de ses sujets
– pourquoi se montrerait-il attentif aux propos non moins alarmants d’un Hébreu qui, lui, se targue de prédire la pire famine qui dévastera sa terre ? La réponse à cette question ne tient pas tant à l’interprétation du rêve avancée par Yossef qu’à l’éblouissant conseil qu’il y décèle sans même en avoir été sollicité. Comme le souligne le Ramban dans son commentaire (Béréchit 41, 4), Yossef ne se contenta pas de décrypter la portée macro-économique du rêve de Pharaon,  il alla jusqu’à lui démontrer que la démarche à suivre pour sauver son pays d’une famine mortelle s’inscrivait dans le songe lui-même. Pour le futur gouverneur d’Égypte, ces « vaches de mauvaise apparence et maigres de chair » qui dévorent
les « sept vaches belles d’aspect et robustes » n’indiquent pas une simple prédiction fataliste des années de disette qui s’abattront sur le pays. Elles indiquent surtout la nécessité de mettre en réserve la prospérité des sept années grasses en vue des années maigres. Autrement dit, ce sont ces « sept vaches bien en chair » qui nourriront – et rassasieront – les « sept vaches émaciées et misérables ».

Déceler la beauté cachée
Comme le résume brillamment la Rabbanite Yémima Mizrachi, le génie de  Yossef fut d’avoir décelé la beauté, l’espoir et le salut là où d’autres ne voyaient que la laideur, le désespoir et la dévastation…
Effectivement, en relisant avec attention le récit qu’il fit de ses rêves, on s’aperçoit que Pharaon insista à maintes reprises sur l’aspect repoussant de la deuxième série de sept vaches montées derrière la première. Il n’employa pas moins de cinq adjectifs péjoratifs pour décrire la triste impression qu’elles lui laissèrent : il les trouva « chétives », « très laides d’aspect », « à la chair émaciée » et ajouta même qu’il n’en a « jamais vues d’aussi misérables dans tout le pays d’Égypte ». Mais Yossef, quant à lui, ne s’arrêta
pas au spectacle désolant qu’offraient à première vue ces bovines. Il ne se laissa pas non plus effrayer par la perspective de ces sept années de disette qui auraient le potentiel de ruiner toute l’économie égyptienne si prospère. Car il savait que ces sept vaches émaciées abritaient en elles toute l’abondance des sept vaches bien portantes qu’elles avaient englouties. Car il comprenait qu’en régulant l’abondance des sept premières années, Pharaon pourrait non seulement sauver son peuple d’une mort certaine mais, de surcroît, en profiter pour remplir les coffres royaux. Et faire de son pays une véritable superpuissance.  D’ailleurs, c’est précisément cet art subtil consistant à déceler la beauté cachée à l’oeil nu qui sera salué dans le titre honorifique que lui attribuera Pharaon après lui avoir confié la charge de tout le pays d’Égypte : Tsafnat-Panéa’h – « celui qui révèle les choses cachées » (Rachi sur Béréchit 41,43)

Rêver pour… révéler
Et pour la rabbanite Mizrachi, c’est cette même qualité que l’on retrouve dans la propension si féminine au songe… En effet, lorsqu’une personne rêve, elle manifeste sa volonté d’échapper à la situation présente pour se forger une réalité encore plus belle, encore plus colorée, encore plus encourageante. À l’image de Yossef, le proverbial « maître des rêves », elle relève l’exploit de ne pas se laisser enfermer dans les carcans si étroits du réel, du tangible et du présent pour dévoiler une nouvelle dimension invisible à l’oeil nu. Parce que rêver c’est aussi un peu révéler… Et si nous autres femmes aimons tant rêver, c’est peut-être parce qu’en tant qu’épouses et mères d’Israël, Dieu sait combien nous avons besoin de cette arme secrète pour déceler la beauté qui se cache au fond des petits (et grands) êtres que nous côtoyons ou qu’il a bien voulu nous confier entre les mains.

Sweet Dreams !                                                                                                                                                            C’est en effet cette arme secrète qui, jadis, nous a permis de discerner un mari attentionné et un père aimant là où d’autres ne voyaient qu’un jeune homme frais émoulu de sa crise d’adolescence… C’est encore cette arme secrète qui, quelques années plus tard va nous permettre de déceler des petits anges là où d’autres ne verront que des petits monmonstres… C’est aussi cette arme secrète qui va nous donner la force à 3h43 du matin (heure que notre petite dernière aura jugée propice pour percer sa première prémolaire) de la bercer jusqu’à l’aube tout en rêvant au jour où elle deviendra à son tour Maman. Et en se disant qu’on a intérêt à profiter de chaque instant de proximité avec elle. Quitte à nous endormir le lendemain matin en pleine réunion de travail. Ce fut également cette âme secrète qui donna aux femmes vertueuses d’Israël le courage de découvrir la Lumière de la Rédemption quand d’autres se pliaient docilement aux diktats de l’Obscurité. Et c’est encore et toujours cette âme secrète qui nous livre, à nous, leurs descendantes, l’audace de rêver la Délivrance, qu’elle soit personnelle ou nationale, quand le reste du monde se contente de crier au cauchemar… Et parce que, comme nous le révèlent nos Sages, « tous les rêves suivent l’interprétation qui leur est donnée » (traité Berakhot p.55/b), nous ne cesserons jamais de rêver… Faites de beaux rêves, Mesdames ! La réalité finira bien par s’incliner…