11 Av 5778‎ | 23 juillet 2018

Les hommes de l’étude et les hommes de l’armée

Après la conquête de la partie est du Jourdain, les tribus de Gad et Ruben demandèrent à Moché de la recevoir en héritage. Celui-ci accepta, à condition qu’ils traversent d’abord le Jourdain pour aider leurs frèresà conquérir la terre de Canaan. Ensuite, Makhir et Yaïr, les fils de Ménaché,conquirentGuilad, une autre partie sur la rive oriental du Jourdain, et Mochéla leur donna sans condition (Bamidbar32, 39-40 ; 34,14-15 ; Dévarim 3, 14-15). Pourquoi Makhir et Yaïront-ils désiré ce territoire, et pourquoi Mochéle leur a-t-il octroyé sans condition ? En fait, la terre de Guilad est nommée ainsi au nom de Guilad, le fils de Makhir(Bamidbar26,29-30), qui était un vaillant guerrier, (Yéhochoua 17,1), comme toute la descendance de Ménachéqui s’y installa (Chroniques I 5,18).
Des luttes intestines
Après son entrée en terre d’Israël, le peuple juif en vint plusieurs fois à abandonnerHachem, Qui le livra alors à ses ennemis jusqu’à ce qu’il se repentît. Deux siècles après leur entrée,les enfants d’Israël furent livrés entre les mains de Midyan, et lorsqu’ils se repentirent, le prophète Pin’has ordonna à Guidon, de la tribu de Ménaché, de sauver les juifs de la main de ses oppresseurs (Juges 6,11). Guidonappela les autres tribusà la rescousse (Juges 6,35),mais D.ieu l’obligeaà commencer la guerre accompagnéseulement de trois cents hommes,qui étaient ceux qui ne s’étaient pas prosternés au Baal, dieu de Midyan. Vers la fin de la guerre, Guidon fit appel à la tribu d’Ephraïm,celle-cilui vint en aide, non sans lui reprocher son appel à l’aide tardif(Juges 7, 24 ; 8,1).
Cette scène se répéta un siècle plus tard, mais avec des conséquences extraordinairement tragiques. Les juifs fautèrent et dans un premier temps, la population de Guiladfut livréeentre les mains du peuple d’Amon, et dans un second temps, toute la nationjuive lui fut soumise (Juges 10,6-18).
Yifta’hle Guiladisort alors en guerre contre Amon et sauve le peuple. A son retour, il est accueilli par les hommes de la tribu d’Ephraïmen furie, l’accusant de ne pas les avoir sollicités plus tôt.Après des joutes verbales, les hommes de Ménaché tuent quarante-deux mille hommes d’Ephraïm : « Les hommes d’Ephraïm se rassemblèrent, partirent pour le nord et dirent à Ifta’h : “Pourquoi es-tu allé combattre les fils d’Ammon sans nous avoir appelés à marcher avec toi ? Nous allons incendier ta maison sur toi.”Ifta’h leur répondit : “Nous avons eu de grandes contestations, moi et mon peuple, avec les fils d’Ammon ; et quand je vous ai appelés, vous ne m’avez pas délivré de leurs mains. Voyant que tu ne venais pas à mon secours, j’ai exposé ma vie, et j’ai marché contre les fils d’Ammon. L’Éternel les a livrés entre mes mains. Pourquoi donc aujourd’hui montez-vous contre moi pour me faire la guerre ?”Ifta’h rassembla tous les hommes de Guilad et livra bataille à Ephraïm. Les hommes de Guilad battirent Ephraïm… Guilad s’empara des gués du Jourdain du côté d’Ephraïm. Et quand l’un des fuyards d’Ephraïm disait : “Laissez-moi passer !” Les hommes de Guilad lui demandaient : “Es-tu d’Éphraïm ?” Il répondait : “Non !” Ils lui disaient alors : “Dis Chibolét !” Et il répondait : “Sibolét”mais il ne pouvait pas bien prononcer (le chin). Sur quoi les hommes de Guilad le saisissaient et l’égorgeaient près des gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Ephraïm » (Juges 12, 1-7).
Une ancienne inimitié
Pourquoi Ephraïm se fâcha si gravement contre Guidéonet contre Yifta’h, pour ne pas avoir sollicité une collaboration plus précoce ? De plus, comment les membres de la tribu de Ménaché ont-ils osé mettre à mort quarante-deux mille de leurs cousins ?Nous sommes contraints de considérer qu’une ancienne inimitiérégnait entre les deux tribus. En effet, elles étaient très différentes l’une de l’autre, comme l’étaient leurs ancêtres, Ephraïm et Ménaché. Ce dernier aidait son père Yossef à gérer le pays d’Egypte et à nourrir la population (BeréchitRabba 91, 8 ; rapporté par Rachi, Beréchit, 42, 23), tandis qu’Ephraïm étudiait la Torah auprès de son grand-père Yaacov (Rachi, 48, 1). Lorsque Yaacovles bénit, il plaça d’ailleurs sa main droite sur la tête d’Ephraïm et sa main gauche sur celle de l’aîné, Ménaché. Bien que Yosseftentâtd’inverser les mains de Yaacov, celui-cirefusa en disant : « Je sais que celui-ci (Ménaché) grandira aussi, mais son frèresera plus grand que lui et sa renommée remplira le monde entier (grâce à Yehochoua bin Noun, le descendant d’Ephraïm ; Rachi) »(Beréchit48,18-19).
La référence de grandeur au sujet de Ménaché fait sans doute allusion à Guidon et à Yifta’h, quidélivreront etjugeront le peuple. Or, les gens d’Ephraïm leur refuseront ce droit, à cause de leur ignorance. De fait, Guidon avouases origines « pauvres » (Juges 6,15), et Yifta’h était pour sa part entouré de gens rékim, vides et incultes (Juges 11, 3).Lui-même était en outre le plus ignare de tous les juges : « Yifta’h dans sa génération doit être considéré important comme Chmoueldans sa génération ; le verset compare le plus léger des légers (Yifta’h) au plus sérieux des sérieux (Chmouel) »(RochHachana 25/b).
Pourquoi Ménaché testa Ephraïm justement avec le mot Chibolét, et pas avec n’importe quel autre mot contenant un chin ? En fait, Yossef rêvad’épis se prosternant à lui, et le Pharaon vit dans son songe sept épis. Ces rêves annoncèrent le règne de Yossef, grâce au fait qu’il approvisionnera l’Egypte et ses frères, aidé par Ménaché dans cette tâche. Sans doute durant des siècles, les gens de Ménaché exigèrent de la part des hommes d’Ephraïm une reconnaissance de leur droit, mais sans succès. Lorsqu’Ephraïm menaça d’incendier la maison d’Yifta’h, c’était parce qu’Ephraïm refusait la position dorénavant prédominante d’Yifta’h. Ménaché leur demanda donc de dire Chibolét –les fameux épis qui leur avaient donné le droit de régner. Mais ils ne réussirent pas à le prononcer et dirent Sibolét. Or, ce mot symbolise l’œuvre de Yéroboam,roi d’Israël de la tribu d’Ephraïm, qui fut nommé par le roi Chlomosur tout le sevel– « l’encaissement » des taxes de la tribu de Yossef, et qui porta aussi la Torah, étant le plus érudit des juifs avec le prophète A’hiya de Chilo (Rois I 11, 28-29 ; voir Sanhedrin102/a).Si les hommes d’Ephraïm ne « connaissaient »pas le mot Chibolét, c’est parcequ’ils n’acceptaient pas ce concept de l’épi. Saisis par « la haine des ignorants envers les sages, qui est plus forte que celle des nations envers les juifs », (Pessa’him 49), les hommes de Ménaché tuèrent ceux d’Ephraïm.
Des rôles bien partagés
Makhir et Yaïr, les fils de Ménaché, étaient à la fois de grands érudits (Sanhedrin 44/a) et de vaillants guerriers. Ils conquirent la terre de Guilad, sachant que leurs descendants seraient de puissants guerriers, mais qu’ilsétudieraient moins que leurs frères d’Ephraïm. Ils préférèrent s’installer sur la rive orientale du Jourdain, afin de protéger leurs frères des ennemis venant de l’extérieur, afin que ces derniers puissent étudier la Torah en toute tranquillité.C’est pourquoi Mochéleur octroyala terre de Guilad.
Aujourd’hui, les étudiants qui s’adonnent à l’étude de la Torah et qui sont exempts du service militaire sont peut-être à l’image de la tribu d’Ephraïm. Quant aux soldats, ils ressemblent à Ménaché, et il leur incombe de respecter les étudiants. Toutefois, ce devoir est réciproque, comme le rappelle systématiquement le doyen des RachéYéchivot, Rav GuérchonEdelstein de la Yechiva de Poniovitz, que D.ieuprolonge sa vie.

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