8 Tammuz 5778‎ | 21 juin 2018

Qui est donc saint ?

La dispute suscitée par Kora’h est appelée par la michna : « ma’hloket » – qui signifie littéralement « débat » ou « discussion ». Autrement dit, derrière les élans de jalousie et de convoitise qui animaient cet homme, se cachait une véritable divergence de vue, qui fut le point de départ de la polémique…

De fait, on peut déceler ce désaccord à travers le récit de cette rébellion que dresse la Torah. Lors de sa toute première déclaration, Kora’h a déjà clairement indiqué le motif de sa dissidence : « Dans toute la communauté, tous sont des saints, et D.ieu réside au milieu d’eux ! » (Bamidbar16, 3). En clair, il n’est nul besoin de désigner des chefs ni des prêtres à la tête du peuple, puisque chaque individu qui le compose n’est pas moindre que ceux censés le diriger.

Que répondra donc Mochéà cela ? Sa réponse apparaît deux versets plus bas : « Au matin, l’Éternel fera savoir qui est à Lui, qui est le saint qu’Il approche de Lui » (v. 5). Ce qui signifie que les personnes « saintes » sont seulement celles que D.ieu désigne comme telles, et non pas « toute la communauté », comme l’affirmait Kora’h.

Quel était donc le fondement de leur discussion ?

De bas en haut, et vice-versa…

Le Talmud, citant le verset : « Vous vous sanctifierez et vous serez saints » (Vayikra20, 7), énonce le principe suivant : « Lorsqu’un homme se sanctifie un peu, on lui accorde une grande sainteté ; lorsqu’il se sanctifie ici-bas, on lui accorde une sainteté depuis le Ciel ; lorsqu’il se sanctifie dans ce monde-ci, on lui accorde une sainteté dans le Monde futur » (Yoma39/a). À première vue, ce texte semble enseigner que les efforts de l’homme réalisés ici-bas sont doublement récompensés dans le Ciel.

Mais selon le Sfat Emet (Kora’h5645), un autre message particulièrement édifiant se cache derrière ces mots : la sainteté qu’un homme acquiert durant son existence n’est nullement le fruit de sespropres efforts, mais seulement un don offert gracieusement par le Maître du monde. Autrement dit, nos actes seuls ne suffisent pas à justifier le niveau que nous atteignons concrètement. Au contraire, nous recevons en vérité bien plus que ce à quoi nous pourrions prétendre !

Aussi saints que D.ieu ?!

On retrouve une idée similaire dans un célèbre Midrach (VayikraRabba24). Au sujet de l’annonce de D.ieu : « Soyez saints ! » (Vayikra19, 2), nos Sages développent : « Se peut-il que vous deviez devenir aussi saints que Je le suis ?! Le verset enchaîne à cet égard : “Soyez saints… car Je suis saint” – Ma sainteté est supérieure à la vôtre ! »

De prime abord, cette explication semble dénuée de sens : comment aurions-nous pu envisager d’égaler en sainteté l’Être absolu, le Maître de l’univers ?

C’est qu’en vérité, ce Midrach vient souligner l’idée que nous venons de voir : lorsque la Torah nous ordonne d’« être saints », est-ce à dire que nous sommes en mesure d’acquérir, par nos propres forces, les plus hauts degrés de sainteté – « aussi saints que Je le suis » ? Pour nous détromper, la Torah précise distinctement : « … car Je suis saint ! » En clair, vous-mêmes ne serez sanctifiés que grâce à Ma sainteté, car Je vous en accorderai une part, et non en vertu des efforts que vous aurez accomplis.

Kora’h prit…

Telle fut donc l’erreur commise par Kora’h : il pensait que, selon le pouvoir attribué à l’homme par les mitsvotde la Torah, celui-ci est capable d’accéder de lui-même, par son propre engagement et ses propres forces, aux dimensions spirituelles les plus élevées. D’ailleurs, la Torah le souligne dès les premiers mots de notre paracha : « Kora’h prit… » – phrase qui reste en suspens, sans que l’on sache ce qu’il a pris. C’est que dans ce contexte, ce verbe est utilisé dans un emploi absolu, c’est-à-dire que le complément n’est pas exprimé tant il est évident : Kora’h s’est tout attribué à lui-même, il a « pris » à son compte tous ses acquis spirituels.

Or, dans la réalité, les choses se passent tout autrement : la contribution de l’homme consiste uniquement à préparer le terrain, à se mettre en des dispositions adéquates pour pouvoir bénéficier d’une sainteté émanant d’un autre monde, d’une dimension qui nous dépasse totalement. Aussi, affirmer que « tous sont des saints » constitue une grossière erreur, puisque cela revient à dire que chacun peut naturellement, par une relation « mécanique » de cause à effet, s’élever dans la sainteté, pour autant qu’il procède selon les règles établies par la Torah.

Mais dans l’absolu, c’est tout le contraire qui est vrai :« personne n’est saint » – aucun individu n’est capable, par lui-même, d’acquérir une quelconque sainteté. Il peut simplement s’apprêter convenablement,tel un réceptacle susceptible d’accueillir la sainteté divine.Mais cela, uniquement selon ce qu’Il aura voulu et décidé.

D’où la réponse incisive de Moché : « L’Éternel fera savoir qui est à Lui, qui est le saint qu’Il approche de Lui » – c’est Lui seul qui désigne les saints qu’Il souhaite approcher de Son service, tout en écartant les autres qui ne Lui semblent pas dignes de ce rôle.

Yonathan Bendennoune

 

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