7 Elul 5778‎ | 18 août 2018

Le curé et le Sage

Notre paracha débute par les mots suivants : « Vayka’hKora’h » –« Kora’h prit ». Les premiers mots d’une parachalui font office de titre, ils sont donc d’une importance capitale. Qu’a donc prisKora’h ?

Une question d’esthétique

On pourrait expliquer qu’il a pris une épouse,en faisant référence à l’expression : « Lorsqu’un homme “prendra” [yika’h] une femme ». C’est en effet son épouse qui lui fut fatale, comme le rapporte la Guemara (Sanhedrin 110/a). En effet, le jour de l’intronisation des Léviim, Moché leur rasa les cheveux ainsi que leur barbe (Bamidbar 8, 7).Or, lorsque Kora’h rentra ensuite chez lui, sa femme et ses connaissances ne le reconnurent pas (BeréchitRabba 18, 4). Aharon par contre, bien qu’étant Lévi,conserva ses cheveux.Peut-être était-ce pour conserver sa beauté, car la chevelure est la beauté de l’homme (Nazir 9), et la barbe lui donne son aspect honorable (Baba Métsia 84). D’ailleurs, une personne à l’aspect agréable a plus d’impact sur son auditoire. Ainsi, les jours de jeûne, on recherche un homme de grande taille et barbu pour adresser au public un sermon (Taanit 16/a). A l’époque, les hommes se gênaientde sortir la barbe rasée, et les serviteurs du roi David (à qui les jeunes de Moavavaient rasé la moitié de la barbe) ne se montrèrent plus en public,tant que leur barbe n’avait pas repoussé, et ils n’osèrent pas non plus la raser entièrement (Chmouel II10, 5).

La Torah interdit de raser la barbe à la lame car,comme l’explique le Rambam, telle était la coutume des prêtresidolâtres (Lois de l’Idolâtrie 12,7). RabbénouBa’hyé(Vayikra19,27) explique que l’homme rasé ressemble à une femme.Peut-être les prêtres se rasaient-ils pour paraître efféminés ou plus jeunes,à des fins immorales. C’est en effetpour cette raison que la Torah proscrit de se travestir par l’habillement (Dévarim 22,5, Sifri rapporté par Rachi).« Il est connu que les idolâtres se paraient de bijoux de femmes… » (RambamSéferHamitsvotlavin 40).En Europe, les curés catholiques,qui avaient l’habitude de se raser, étaient appelés par les juifs : Gala’him (Rachi Nida 30/b), les « rasés » ; peut-être voulaient-ils ressembler aux prêtres d’antan.

Toujours est-il que lorsque l’épouse de Kora’h vit ce que Mochéavait fait aux Léviim, elle déclaraque ce dernier, cherchant à conserver l’exclusivité de l’honneur pour son frère età humilier les Léviim, avait transgresséla loi en rasant ces derniers, afin de leur donnerl’aspect des prêtres idolâtres. Par conséquent, Kora’h« prit » les paroles de son épouse à cœur, et sa colère contre Moché s’enflamma.

Une étrange discussion

Le Talmud (Chabbat 152/a) citeune vivepolémiqueopposant rabbi YéhochouaBen Kor’haà un saducéen. Le Sage était chauve mais barbu, tandis que le saducéen possédait une belle chevelure mais pas de barbe ; il était un eunuque.Voici la teneur de ce débat (avec entre parenthèses le commentaire de Rachi) :

Le sadducéen :« Quelledistance y a-t-il d’ici jusqu’au chauve ? »(Il voulait mépriser le Sage qui était chauve).Le Sage : « La même distance que d’ici jusqu’àl’eunuque ! » Le saducéen : « Le prix d’une chèvre (qui n’a pas beaucoup de laine, qui est donc chauve) est de quatre pièces, mais celui du mouton (bien fourni en laine) est de huit pièces ! ».Le Sage : « Le mouton avec un testicule arraché vaut huit pièces ». Voyant le Sage déchaussé, le saducéen déclara :« Un roi chevauche un cheval, l’homme libre monte à dos d’âne, celui qui chausse des chaussures est un homme.Quant à celui qui n’a ni l’un ni l’autre, un homme enterré vaut plus que lui ! ». Le Sage : « Eunuque, eunuque ! Trois fois tu m’as insulté, trois (réprimandes) tu entendras : la barbe donne un aspect honorable ; la joie du cœurprovient de l’épouse ; les enfantssont la fortune de D.ieu.Béni soit D.ieu qui t’as privé de ces trois présents ! ».Le saducéen : « Toi, chauve, tu te disputes avec moi ?! » Le Sage : « C’est toi, eunuque, qui te disputes avec moi ! »

Un conte historique

Les histoires dans le Talmud sont relatées de manière concise et comportent des messages profonds. Parmi les premiers chrétiens, nombre d’entre eux étaient des saducéens, et plusieurs histoires au sujet des saducéens font référence à ces nouveaux convertis, voire aux curés. Peut-être que le saducéen de notre conte faisait également partie de cette secte, ou il s’agitpeut-être même de son fondateur, qui ne se maria jamais. En fait, ce conte talmudique met en lumière une différence fondamentale entre le judaïsme et le christianisme.

Le saducéen méprisa le manque d’esthétique du Sage, et sans doute sous-entendait-il dédaigner ainsi le peuple juif dans son ensemble. La beauté étant uneexigence royale (puisque selon la loi, le roi se coiffe tous les jours), le peuple juif n’y accéderait donc jamais, et ce serait les chrétiens qui mériteraient la couronne. Fièrement, il lança au sage: « Quelle distance entre moi et le chauve ? » Le Sage rétorqua donc : « Moi-mêmeet les miens sommes tout aussiheureux d’être loin de l’eunuque ! »

La brebis est couverte de laine, avec laquelle sont confectionnés les habits royaux.Quant à la chèvre, elle n’est recouverte que de fines fibres, avec lesquels les pauvres se couvrent. Le saducéen, en rappelant qu’une chèvre vaut quatre pièces,méprise le Sagedémuni.À quoi celui-ci répond :« Le mouton avec le testicule arraché vaut huit pièces » –puisque celui qui veut engraisser ses animaux les castre.Ainsi,expliqua le Sage, les juifs se marient et amènent au monde une nombreuse descendance qu’il faut nourrir, tandis que l’eunuque, qui ne procrée pas, s’enrichit.

En outre, les chaussures sont le signe d’un certain confort, procurant une certaine maîtrise de ses actions (voir MalbimsurDévarim25, 9). Le saducéen dit : « Toi, le va-nu-pieds,tu subiras la domination des autres jusqu’à ce que tu disparaisses ! ». Le Sage répondit : « Tu m’as dédaigné pour trois raisons, et je te rétorque par trois arguments : La barbe donne un aspect honorable et c’est un signe d’intelligence. L’épouse procure à son mari la joie et la sérénité dont il a besoin, ainsi il ne pèche pas. Les enfants sont le bienfait principal de D.ieu… ».

Le fondateur du christianisme louait le célibat, grâce auquel il gagneraitle paradis. Ainsi les curés ne se marient pas, maiscela n’empêche pas certains de pécher d’une manière ou d’une autre (voir un témoignage à ce sujet dans Lettres sur le célibat des prêtres, M. Le Fèvre, Meaux 1789).

La haine que, longtemps, les prêtres ont eu envers les juifs était peut-être due à leur célibat, qui les prive de la joie du cœur et des bienfaits de D.ieu, suscitant de la jalousie envers les juifs qui en sont gratifiés. En fait, leur haine à l’endroit du juif est peut-être l’expression d’une rancune enfouie vis-à-vis des deux fondateurs du christianisme, tous deux juifs, qui les engagèrent à une telle vie, privée de plaisir, qui par la suite les conduisirent au péché.Dans leur sagesse, les maîtres du Talmud nous avertissaient ainsi d’une problématique qui hante le christianisme depuis deux mille ans, et qui a probablement été la cause d’une certaine rancœur dès la genèse de ce courant issu du judaïsme.