12 Sivan 5778‎ | 26 mai 2018

Avec plus de trente mille élèves En France, les écoles communautaires ont la cote !

L’enseignement juif a connu une croissance impressionnante depuis trois décennies, malgré l’érosion récente et limitée des effectifs due à l’alyah. La qualité pédagogique frise désormais l’excellence dans la plupart des établissements. Mais le profil des enfants s’est métamorphosé et les défis ne manquent pas.

Haguesher l’a annoncé au début du printemps : le lycée pour filles Sinaï (18earrondissement) a été classé fin mars premier établissement secondaire de la capitale et troisième à l’échelle francilienne. D’autres écoles juives, comme Yavné(13e), sont très bien situées dans ce tableau annuel établi par le journal Le Parisien. Le classement en question évalue surtout l’accompagnement des élèves et leurs résultats scolaires au regard de leurs origines sociales. Or, Sinaï comme la majorité des structures communautaires accueillent tout le monde, y compris des jeunes défavorisés et/ou ignorants en kodech, tout en bénéficiant de taux de réussites au bac souvent exceptionnels (entre 95 et 100 %).
Partout en France, les départs pour Israël provoquent une certaine baisse de fréquentation et des difficultés budgétaires mais dans le même temps, les enfants juifs désertent l’enseignement laïc au profit des écoles confessionnelles. C’est particulièrement flagrant dans les zones dites « sensibles » des agglomérations parisienne (notamment en Seine-Saint-Denis), lyonnaise ou strasbourgeoise.
Globalement, on dénombre plus de deux cents établissements contre… trois à la fin des années 70 – et quelque trente-et-un mille élèves. Une révolution !
Par ailleurs, le profil des inscrits s’est métamorphosé depuis quelques années et les professeurs doivent s’y adapter. Au cœur de la problématique : l’envahissement du numérique. Avec le développement des smartphones, les jeunesen savent beaucoup plus que les générations passées au même âge de la vie, mais cette connaissance reste superficielle et menaçante pour leur nechama si elle n’est pas contextualisée et hiérarchisée à l’aune des valeurs halakhiques.
Internet est totalement proscrit en classe (comme à la maison) dans quelques rares écoles mais dans l’immense majorité d’entre elles, on ne rejette pas en bloc les nouvelles technologies. On les utilise au contraire pour faciliter l’étude du Tanakh ou l’apprentissage des prières à travers des procédés ludiques et interactifs : présentations filmées à l’aide de vidéos sophistiquées, maniement de graphiques assortis de visuels colorés, etc. Il n’empêche qu’au final, chacun reconnaît que le limoud sur papier représente l’horizon indépassable de la pérennité du peuple juif. Autrement dit, s’il est sans doute nécessaire de moderniser l’enseignement primaire et secondaire, pas question en revanche de toucher au rythme et aux habitudes de travail des yéchivot !
Globalement, les cours magistraux d’autrefois ne semblent plus adaptés à des élèves dont l’attention est sollicitée en permanence par un flux d’informations qu’ils captent de l’extérieur. D’autant que les jeunes issus de familles pratiquantes côtoient, de plus en plus, des nouveaux inscrits chassés du public par une médiocrité pédagogique et un climat antisémite, ouvert ou larvé, devenus invivables dans certains quartiers.
C’est pourquoi les sessions de rattrapage se multiplient, avec des classes de mekhina (« préparation ») permettant à ces enfants d’obtenir un niveau suffisant en kodech et, le cas échéant, dans les matières profanes délaissées dans leur ancienne école.
Les résultats sont souvent spectaculaires. Johanna témoigne. Elle a deux filles : Esther, trois ans, et Lola, sixans. Elle les a inscrites dans un établissement communautaire francilien en septembre 2017. C’était le premier contact d’Esther avec l’univers scolaire. Lola, elle,a connu l’enseignement public : elle fréquentait auparavant lamaternelle laïque de la zone sensible où réside la famille. Dans sa classe, elle était la seule Juive. Vingt élèves sur vingt-cinq étaient musulmans.Le malaise était constant. A la cantine, Johanna refusait qu’elle mange de la viande et même du poisson, du fait d’une suspicion sur la composition des sauces. La direction de l’école s’opposait àtout accommodement en matière d’alimentation casher, alors que des repas hallal étaient servis en 2015 et 2016, jusqu’à un veto récent de la mairie. « Les fêtes chrétiennes étaient célébrées et expliquéesen dépit du principe de laïcité, raconte notre interlocutrice. Cela me gênait, contrairement aux mamans musulmanes – plutôt indifférentes sur ce point. Ma fille comprenait mal pourquoi je préférais qu’elle évite de ramasser les œufs de Pâques avec ses camarades au moment oùnous préparions le séder de Pessa’h. Et il fallait prétexter un problème de santé à chaque absence pour motif religieux… »
Pour Johanna et son mari, un déménagement est inenvisageable : leur appartement est convenable, il serait onéreux et compliqué d’en changer et ce foyertraditionaliste bénéficie de la proximité d’une synagogue – qui s’est vidée peu à peu en une décennie, mais qui a le mérite d’exister.
Leur fille aînée,introvertie jusqu’à présent, s’est métamorphosée depuis septembre. « Dans sa classe composée uniquement de Juives comme elle, Lola se sent bien ; elle est en famille. Elle a repris confiance, se félicite sa maman. L’ambiance générale et les enseignements sont enfin conformes à son identité. Elle mange beaucoup à la cantine, adore l’hébreu et a appris des chants de Chabbat qu’elle entonne joyeusement à la maison. Chaque jour, elle bénéficie d’une heure de mekhina. Elle me demande même d’éviter les pantalons et de m’habiller en jupe,comme elle. La tsniout, ce n’était pas trop mon truc mais j’ai décidé de m’adapter, car je vois à quel point cela convient à ma fille. »
Néanmoins, on l’a dit, les écoles confessionnelles ne sont pas des structures « hors-sol » à l’abri des changements sociologiques. Le corps professoral doit en tenir compte.
Ainsi, le philosophe et psychanalyste Jean-Pierre Winter, qui a écrit plusieurs ouvrages de réflexion pédagogique nourris de tradition juive, insiste sur la révolution des mentalités dont nous sommes témoins en cette fin des années 2010. « Auparavant, remarque-t-il, aucun élève ne se serait permis de contredire son maître. Mais à présent… Et l’égalitarisme triomphant est la pierre angulaire de notre ‘surmoi collectif’ – autrement dit, de la morale publique contemporaine. Un surmoi qui nous interpelle particulièrement en tant que Juifs. Avec les techniques de procréation artificielle et surtout l’accumulation des divorces, nous assistons à l’émergence d’une génération sans pères : les uns n’en ont pas et les autres croient comprendre, au contact de leurs camarades, qu’on peut grandir sans figure paternelle. L’injonction biblique ‘Tu honoreras ton père et ta mère’ n’a plus guère de sens. De surcroît, l’égalitarisme produit de l’horizontalité. Or, ce progrès réel qui correspond au principe de la ‘havrouta, du compagnonnage intellectuel entre camarades de classe (comme lorsque deux étudiants planchent sur les mêmes textes en yéchiva), est à proscrire s’il n’est accompagné d’une dose équivalente de verticalité : le professeur doit pouvoir tirer le savoir acquis vers le haut. Sans son autorité, ce savoir ne saurait être validé. »
Jean-Pierre Winter est lu et écouté : les enseignants juifs souhaitent s’adapter au monde d’aujourd’hui et sont conscients de l’importance des formations permanentes, autrefois inexistantes, qui leur sont désormais proposées et qui participent à l’excellence citée plus haut. Comme l’explique un formateur, expert en kodech, « il est essentiel d’appréhender et de respecter le caractère unique de chaque enfant. Comment l’écouter, reformuler ses questions en posant notre voix correctement, mettre momentanément de côté nos propres références pour entrer en communication profonde avec l’élève, désamorcer les conflits, y compris avec les parents… ? C’est d’autant plus indispensable que beaucoup de jeunes issus du public intègrent désormais les établissements juifs. Ils viennent d’un autre univers et sont souvent démunis, parfois perdus, sur le plan religieux. Il faut les prendre en main avec douceur, intelligencepour les amener progressivement à la pratique des mitsvot et à l’étude de la Torah ».

Axel Gantz

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