3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

L’histoire de la semaine – Une escorte V.I.P

Une escorte V.I.P

« Honore ton père et ta mère, ils t’ont donné la vie. Et déployé pour toi des forces infinies. C’est toi qui inspiras la plus fervente des prières. Sache que rien n’est plus cher que le père et la mère. »

Ces paroles te disent quelque chose ?! Quelle question ! Ce sont bien sûr celles du refrain de la célébrissime chanson d’Ouriel Elbilia sur le thème du respect dû aux parents. Remarque, tu es peut-être un peu trop jeune pour t’en souvenir. Mais pose la question à ton Papa ou à ta Maman. Je suis sûre et certaine qu’ils s’en rappellent. Après tout, ce n’est pas tous les jours que la mitsva de kibboud av vaëm fait l’objet d’un tube !

En parlant de respect des parents, je voudrais te raconter une histoire époustouflante à ce sujet. Tellement époustouflante d’ailleurs que, depuis que je l’ai racontée en avant-première à mes propres enfants, quelque chose de très bizarre s’est produit chez nous : mes enfants se sont mis à me traiter comme une reine et ils me supplient à longueur de journée de les laisser me rendre toutes sortes de services, depuis la vaisselle jusqu’au repassage en passant par le pliage du linge.

Alors un petit conseil avant de lire le récit qui suit : préviens ta mère qu’elle peut d’ores et déjà licencier sa femme de ménage. Car tu deviendras un enfant si serviable à la maison que cette bonne vieille Maria risque de se tourner les pouces chez vous…

*              *              *

D’ordinaire, Baroukh Tsvi n’aurait manqué pour rien au monde le cours de Torah donné par son maître, Rabbi Yaakov Its’hak Rabinowitz de Pchis’ha. Les paroles de celui que l’on surnommait le Yéhoudi Hakadoch, le touchaient profondément et lui donnaient l’envie de se plonger corps et âme dans l’étude de la Torah.

Le problème, c’était que ce fameux matin, le studieux jeune homme n’avait pas eu le temps de prendre son petit-déjeuner avant d’arriver à la Yéchiva. Du coup, son estomac émettait des gargouillements aussi sonores, que Baroukh Tsvi craignait qu’ils ne couvrent la voix douce de son Rav. Et puis surtout, comme le dit si justement le proverbe, ventre affamée n’a point d’oreille.

Soudain, au beau milieu du chiour, une occasion rêvée se présenta à lui. Le Yéhoudi Hakadoch souleva une question extrêmement complexe sur le passage talmudique qui était étudié. Et comme c’était le cas quand il se heurtait à une telle difficulté, il prit sa tête entre ses mains et se perdit dans des raisonnements très poussés. Or par expérience, le jeune étudiant savait que ce genre de pause réflexions pouvait durer un bon bout de temps. Ce qui lui donnait amplement de temps de courir jusqu’à chez lui, d’avaler à la hâte un petite tranche de ce délicieux strudel aux pommes rescapé de Chabbat, et puis de regagner tout aussi rapidement sa place derrière le stender

Ni une ni deux, l’étudiant mit son audacieux plan à exécution. Il s’échappa le plus discrètement possible de la maison d’étude pour rejoindre en toute vitesse son domicile, situé à quelques pâtés seulement.

— Oh ! Qui vois-je ici ?! Mais c’est mon petit talmid ‘hakham en personne ! s’exclama sa mère, visiblement ravie de l’arrivée impromptue de son fils. Au fait, que me vaut l’honneur de ta présence en pleine matinée ? N’es-tu pas censé être en chiour à cette heure-là ?

Baroukh Tsvi expliqua à sa mère la raison de sa visite tout en fouillant dans le garde-manger, à la recherche du strudel convoité. Une fois les gargouillis de son estomac apaisés, il prit congé de sa Maman avant de retourner le plus vite possible à la Yéchiva. Mais sa Maman en avait décidé autrement.

— Au fait, Baroukh Tsvi, tu as été bien inspiré de rentrer à la maison maintenant ! J’avais justement besoin d’une botte de paille pour rembourrer ma paillasse. Et avec mes rhumatismes qui me font souffrir le martyr, je me demandais vraiment comment j’allais pouvoir monter jusqu’au grenier pour en chercher une.

— Je suis vraiment désolé Maman, mais je ne peux pas prendre le risque de manquer la suite du chiour, répondit le jeune homme. Je te promets de revenir un peu plus tard dans la matinée.

Si la mère de Baroukh Tsvi fut un peu déçue par la réponse de son fils, elle n’en laissa rien paraître. Elle se consola à la pensée d’avoir eu le mérite d’élever un fils particulièrement attaché à l’étude de la Torah. Mais tandis qu’il courait en direction de la Yéchiva, Baroukh Tsvi fut pris de remords. « À quoi bon étudier la Torah si je ne prends même pas la peine d’accomplir l’une de ses mitsvot les plus importantes ? » se dit-il en son for intérieur.

Regrettant sa réaction inappropriée, il fit volte-face et retourna chez lui pour venir en aide à sa mère. Cette mitsva accomplie, il prit ses jambes à son cou et regagna la Yéchiva en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Il se faufila discrètement jusqu’à sa place, tout en espérant que son absence était passée inaperçue. Par bonheur pour lui, le chiour n’avait toujours pas repris et le Yéhoudi Hakadoch était toujours plongé dans ses réflexions. Mais à peine eut-il rouvert sa Guémara à la bonne page, que le Rabbi sortit de son silence.

— Qui vient d’entrer maintenant ? demanda-t-il en balayant la pièce d’un regard perçant.

— C’est… c’est… moi ! bégaya Baroukh Tsvi en rougissant, persuadé que le Rabbi allait lui asséner de sévères remontrances pour s’être échappé de la maison d’étude au beau milieu du chiour.

Mais le jeune homme était bien loin d’imaginer quelle serait la réaction du maître.

— Sais-tu qui est entré dans la pièce en même temps que toi ? Nul autre que l’Amora, Abayé. Et par sa présence, il m’a aidé à résoudre la grande difficulté que nous avions soulevée dans le Guémara. À présent, tout m’est parfaitement clair. Mais dis-moi, mon fils, quelle mitsva viens-tu d’accomplir pour avoir mérité d’être escorté par un tel tsadik ?

— Je suis rentré pendant un petit moment chez moi pour me restaurer et sur place, j’ai descendu une botte de foin du grenier à ma mère, avoua Baroukh Tsvi.

— Tout s’explique maintenant ! L’Amora Abayé était orphelin de père et de mère, et il n’a donc jamais eu le privilège d’accomplir la mitsva de Kibboud Av Vaëm. C’est la raison pour laquelle il insiste pour accompagner toutes les personnes qui respectent ce commandement, afin d’avoir une part dans leur mérite.

*              *              *

Et après avoir partagé avec toi cette remarquable histoire, il ne me reste plus qu’à m’allonger paresseusement sur le canapé, entourée de mes enfants qui se disputent bruyamment l’honneur de me servir un verre de jus d’orange pressé. Et pour cette fois, je ne lèverai pas le petit doigt pour arbitrer leurs chamailleries. Après tout, il faut les comprendre. Lequel d’entre vous serait prêt à renoncer facilement au privilège d’être escorté par le tsadik Abayé en personne ?!

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