3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

La Paracha au féminin

Telle mère, telle (belle-) fille

Votre couscous-boulettes n’égalera jamais celui de votre belle-mère, et vos talents de fée du logis sans doute encore moins. Mais, rassurez-vous. S’il vous a choisie pour épouse, c’est que, quelque part, vous lui rappelez sa mère.

 

« Eh bien, moi, je t’envoie, les yeux ennoblis par toi, je t’envoie à travers les espaces et les silences, ce même acte de foi, et je te dis gravement : ma Maman » (Albert Cohen, Le livre de ma mère).

Ces lignes, hommage brûlant d’émotion à celle qui lui a donné la vie mais n’est malheureusement plus, Albert Cohen les écrit quand il a déjà la cinquantaine passée. Mais comme le prouve l’intensité des sentiments qui s’en dégagent, un homme reste à tout jamais le fils de sa mère. Quel que soit son âge. Et quelle que soit sa situation familiale.

 

Le fils de sa mère

Dans la paracha que nous lirons cette semaine, celle de ‘Hayé Sarah, la Torah met en exergue cette vérité qui n’a pas sa pareille pour mettre du baume à notre cœur de mère (juive, cela va sans dire…). Elle nous raconte en effet que, lorsque notre matriarche Sarah rendit son âme pure à son Créateur, elle laissa derrière elle deux hommes endeuillés. Le premier, son époux Avraham, la pleura avec une certaine retenue, conscient qu’elle avait déjà mérité le cadeau d’une existence longue, et surtout pleinement vécue. Le second, en revanche, son fils Its’hak, en fut tout simplement inconsolable. Peu lui importait si sa mère avait pourtant atteint l’âge fort respectable de cent-vingt-sept ans. Peu lui importait si lui-même avait déjà fêté son trente-septième anniversaire. Parce que celle que nous appelons toutes « Sarah notre mère » était avant tout sa Maman à lui. Et qu’il n’y a pas d’âge pour se sentir orphelin.

 

Il se maria et vécut heureux…

Ce ne fut que trois ans plus tard que le deuxième patriarche s’extirpa enfin de son deuil. Ayant rencontré Rivka, son âme sœur, le texte relate qu’« il la conduisit dans la tente de Sarah sa mère, il [la] prit pour femme et il l’aima et il se consola d’avoir perdu sa mère. » (Béréchit 24, 67). Mais avant que notre cœur de belle-mère – potentiel pour certaines, avéré pour d’autres – ne se sente offensé, Rachi s’empresse de nous rassurer : ce ne fut guère parce qu’il prit femme qu’Its’hak en vint à « oublier » sa mère ! Ce fut précisément parce qu’il retrouva en Rivka les trois qualités maîtresses de Sarah, qu’il eut le courage de sécher ses larmes. Ou pour reprendre les mots du Midrach cités par le maître de Troyes : « Il la conduisit dans la tente et elle prit la ressemblance de Sarah, sa mère, c’est-à-dire qu’elle devint aussitôt comme Sarah sa mère. Aussi longtemps que Sarah était en vie, une lumière était allumée de chaque veille de Chabbat à la suivante, la pâte qu’elle pétrissait était bénie, et une nuée était fixée au-dessus de la tente. Tout cela cessa à sa mort, pour reprendre à l’arrivée de Rivka » (Beréchith Rabba 60, 16).

 

Une lumière inextinguible

Notre fibre maternelle suffisamment titillée, nous avons désormais l’esprit libre pour nous pencher d’un peu plus près sur le premier de ces trois miracles qui illuminèrent la tente de Sarah. Et qu’Its’hak eut le soulagement de déceler chez sa propre épouse. Quelle est donc la qualité spécifique incarnée par cette « lumière allumée de chaque veille de Chabbath à la suivante » ? En quoi constitue-t-elle un point commun entre la première et la deuxième de nos matriarches ? Et surtout, comment pouvons-nous nous en inspirer pour éclairer à notre tour notre quotidien et celui de ceux qui nous sont chers ?

Dans la loi juive, l’allumage des bougies répond avant tout à un impératif pragmatique, celui du Chalom Bayit, l’harmonie qui doit régner dans nos foyers. Parce que le septième jour de la semaine est censé être placé sous le signe des retrouvailles familiales et de la convivialité, nos sages voulurent s’assurer que toutes les conditions soient réunies pour y parvenir. Après nous avoir conseillé de nettoyer nos demeures de fond en comble, de mettre les petits plats dans les grands, et bien sûr, de nous parer de nos plus beaux atours, ils nous recommandent également d’allumer des bougies. Dans leur grande prévoyance, ils craignaient qu’en l’absence d’un éclairage adéquat, les membres de la famille n’en viennent à trébucher, ce qui pourrait être source de frustrations inutiles.

 

De la lumière à la lucidité

Mais le lien qui unit les bougies de Chabbat à la notion d’harmonie, est doublé d’une portée métaphorique profonde. Comme nous le fait remarquer le Maharal, si la lumière est associée à la paix, c’est parce qu’elle nous permet d’effectuer une distinction entre divers éléments. Paradoxalement, l’harmonie n’est possible que lorsque des limites bien définies sont établies, et qu’aucune partie ne cherche à empiéter sur l’autre. D’ailleurs, en langue hébraïque, le mot « boker », qui renvoie au matin, partage la même racine que le terme « bikour », qui renvoie à une inspection. Et pour cause, c’est la lumière du jour qui nous permet d’examiner minutieusement le monde qui nous entoure.

 

L’art du discernement

Or cet art de la différenciation, qui est aussi celui d’une vision juste, claire et perspicace des gens et des choses, était particulièrement bien maîtrisé par nos matriarches Sarah puis Rivka. On se rappelle en effet que ce fut Sarah qui eut la clairvoyance de démasquer le vrai visage d’Ichmaël et de déceler la mauvaise influence qu’il aurait pu avoir sur son fils Its’hak. Et des années plus tard, sa belle-fille Rivka fit preuve d’une même lucidité envers son fils Essav. Alors qu’Its’hak s’était laissé « aveugler » par le zèle surfait de ce dernier, son épouse Rivka sut dissiper ses apparences trompeuses. Et c’est ce qui lui donna le courage d’exhorter son fils Yaacov à usurper à son frère jumeau, les bénédictions que celui-ci n’avait jamais méritées.

En nous révélant que les bougies de Sarah, puis de Rivka, restaient miraculeusement « allumées de chaque veille de Chabbat à la suivante », le Midrach veut peut-être nous indiquer que nos matriarches incarnèrent le message véhiculé par ces lumières. L’une comme l’autre, elles bataillèrent pour préserver la sainteté et l’authenticité de leur foyer, quitte à opérer des choix radicaux. Et c’est ainsi qu’elles permirent aux leurs d’illuminer à tout jamais le monde (inspiré de Parsha in Pink).

 

Attiser l’étincelle en flamme

Dans les bénédictions du matin, nous remercions D.ieu d’avoir « donné au coq (sekhvi) le discernement pour distinguer le jour de la nuit ». Mais les commentateurs expliquent que le terme sekhvi peut aussi désigner le cœur qui nous permet de distinguer le bien, symbolisé par le jour, et le mal, incarné par la nuit. Or en tant que femmes, nous disposons d’une propension particulière au discernement, cette fameuse bina yétéra qui fait notre apanage. Dans le sillage de nos illustres matriarches, nous pouvons la mettre à profit pour protéger les nôtres des influences obscures qui risquent de ternir leur progression spirituelle. Mais par-dessus tout, nous devons impérativement en tirer parti, afin de déceler l’étincelle de bien brillant au sein de chacun des nôtres. Puis veiller à l’attiser en une flamme qui restera « allumée de chaque veille de Chabbat à la suivante ». Et si nous parvenons à exploiter à bon escient notre « art du discernement », alors ne nous étonnons pas si, le jour venu, nos fils s’entêtent à dénicher des perles rares qui ressemblent à s’y méprendre à leurs propres mères…

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