3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

La communauté juive de Gibraltar : un rocher inébranlable de traditions

Le rocher de Gibraltar étant situé à la pointe sud de l’Espagne, sa communauté juive a été expulsée du royaume espagnol en 1492, comme l’ensemble des Juifs d’Espagne qui ont refusé la conversion des évêques. Mais à la suite de l’occupation des Britanniques au 18ème, cette communauté va ressurgir de ses cendres. Depuis, elle n’a jamais cessé de se développer, devenant l’une des plus importantes minorités de la ville. Reportage sur une communauté juive des plus originales au monde.

 

L’arrivée à Gibraltar, face à ce rocher qui se dresse soudain devant vous, éveille quelques craintes quant à votre sécurité, craintes qui se renforcent lorsque l’on vous demande de traverser avec votre valise derrière vous la piste d’atterrissage où vous vous attendez à voir surgir à tout moment, un nouvel avion. Dans ce décor de carte postale, un douanier en uniforme britannique accueille les visiteurs du Rocher situé à l’extrême sud de l’Espagne, et tente de vous rassurer en vous annonçant que seuls trois vols desservent Gibraltar chaque jour. Pour entrer sur ce petit territoire, pas plus grand que la ville de Bné Brak, une fois que vous avez survécu à la traversée de l’aéroport, vous devez attendre patiemment que le flot de voitures, qui accueille chaque arrivée et qui paralyse l’île trois fois par jour, se résorbe. Bienvenue dans cette enclave britannique en terre d’Espagne, petit état dans l’Etat, aussi surprenant que fascinant.

 

Gibraltar est l’un des lieux des plus intéressants et des plus singuliers au monde. C’est un état minuscule, déchiré par un conflit territorial plusieurs fois centenaire, un paradis fiscal et un haut lieu stratégique s’il en est. Mais ce qui, à nos yeux, en fait un état unique, c’est sa communauté juive d’une grande richesse, gérée en toute indépendance et fondée sur de solides origines depuis des générations, et qui coule des jours heureux dans ce petit coin reculé du monde.

 

Comme si elle voulait s’isoler du reste de l’île, la communauté juive semble se cacher au fond du célèbre Rocher. Et pour cause : les Juifs de Gibraltar sont d’une discrétion parfaite et personne ne les remarque vraiment, même lorsqu’ils sont présents à chaque coin de l’île, dynamique, aisée et apaisée, autant de caractéristiques qui font que cette communauté est entourée d’un certain halo de mystère.

Pour essayer d’en savoir plus, nous avons parcouru les rues de la ville de Malaga, au sud de l’Espagne, riche d’une longue histoire juive, et berceau du poète ancien, Shlomo Ibn Gvirol. Après deux heures de route au milieu de magnifiques paysages, l’incroyable rocher se dresse à l’extrémité du territoire. Les bruits, les images et les senteurs qu’évoque cette communauté ancienne aux pieds de ce fier rocher, au milieu de paysages enchanteurs, avec ses couleurs, ses maisons et ses ruelles, ne laissent personne indifférent.

 

On peut atteindre l’ile de Gibraltar soit par les airs soit par la terre. La mer reste une option plus théorique que réaliste. Si vous choisissez l’avion, seules les lignes en partance de Londres ou de Manchester vous permettront d’atterrir ici, une manière pour les Anglais d’affirmer leur contrôle sur l’île. Par la terre, on entre par la petite ville de La Linea, unique et minuscule frontière territoriale.

600 personnes entrent chaque jour à Gibraltar par les airs, alors qu’entre 12 et 30 000 personnes y pénètrent par la terre.

Les douaniers espagnols et britanniques se disputent l’autorité de chaque côté de la frontière. Du côté espagnol, pas un panneau pour indiquer le rocher britannique et la ville à ses pieds. Mais dès le passage traversé, vous avez l’impression de vous trouver au cœur d’une cité anglaise. Des drapeaux britanniques flottent dans chaque recoin, les autobus rouges circulent, et vous retrouvez les cabines téléphoniques si typiques de Londres et des villes anglaises, les policiers anglais sont reconnaissables entre tous, et la livre sterling est utilisée comme monnaie d’usage, avec l’euro. Seul le volant des voitures se trouve bien à gauche.

La présence juive est vite ressentie dans la rue principale de la ville, la « Main Street », alors que de nombreuses boutiques arborent une mézouza à leur entrée, et que des gens portant des kippas noires se promènent nombreux dans les rues.

 

L’histoire de la communauté juive de Gibraltar n’est pas si ancienne que l’on peut le penser.

Pour beaucoup, cette bande de mer marque la séparation entre la Méditerranée et l’océan Atlantique. Le rocher de Gibraltar, qui s’élève à 500 mètres, a donné son nom au détroit qui sépare l’Europe de l’Afrique du Nord. En grimpant sur les flancs du rocher, l’importance stratégique est plus claire encore, et l’on comprend pourquoi tant d’armées se sont déchirées pour prendre son contrôle. En 500 ans, le rocher a été l’objet de pas moins de quatorze invasions.

On atteint le sommet du rocher par la route : les paysages qui nous accompagnent vers le sommet sont éblouissants. Mais très vite, les plus jeunes remarquent ce qui est l’attraction de la ville, à savoir, les célèbres singes de Gibraltar.

Arrivé au sommet, le visiteur reste bouche bée devant le panorama qui s’offre à lui : deux continents, l’Afrique et l’Europe, et deux mers, la Méditerranée et l’océan Atlantique et trois états : Gibraltar, l’Espagne et le Maroc qui s’étalent sous vos pieds, lorsque les brouillards sont dissipés.

Cette situation stratégique explique les nombreuses guerres qui ont souillé de sang les pentes du rocher pour s’en emparer, nombreuses sont encore les carcasses de chars abandonnées sur l’île, témoins de cette longue histoire d’invasion. Le nom de Gibraltar provient de la première invasion musulmane au VIIIème siècle par Tarik Ben Ziad, de l’Espagne et du Portugal. Le nom précédant de Mont Calpé, devient Jabel El Tarik (la montagne de Tarek), qui se transformera au fil des ans en Gibraltar. Des traces archéologiques de cette période sont encore visibles sur l’île. Les musulmans contrôleront le rocher durant 750 ans, avant que les Espagnols ne le reprennent.

 

Durant l’invasion musulmane, quelques Juifs vivaient à Gibraltar, comme en témoigne un récit de l’époque. Au moment de l’Inquisition, un groupe de Marranes de Cordou et de Séville, fuit les persécutions et s’installe à Gibraltar. L’endroit, sous contrôle espagnol, était presque à l’abandon et le roi de Castille décide de le vendre à ces Marranes. La nouvelle se répand, et bientôt 4 350 Juifs supplémentaires viennent s’y installer. Mais le calme est de courte durée, lorsque Elisabeth devient reine d’Espagne, elle ordonne de faire expulser les Juifs de Gibraltar, sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez fidèles à son royaume. 18 ans plus tard, elle ordonne l’expulsion de tous les Juifs d’Espagne. Durant des centaines d’années, aucun Juif ne mettra les pieds sur ce territoire.

Armées, pirates et autres brigands se succèdent sur l’île, la population prospère au gré des différents gouvernants.

En 1713, les accords d’Utrecht entre la France et l’Angleterre marquent la fin de la guerre de succession espagnole, et les deux pays se partagent les terres d’Espagne. Gibraltar devient britannique, mais l’interdiction pour les Juifs d’y acquérir des terres reste en vigueur depuis l’époque de l’Inquisition.

Toutefois, les Britanniques se trouvent contraints, pour pouvoir alimenter et ravitailler leurs troupes, postées à Gibraltar, d’utiliser le Maroc, alors que les relations avec l’Espagne étaient encore tendues. A l’époque, nombreux étaient les Juifs au Maroc qui tenaient les ficelles du commerce, et donc des ports commerciaux. Les Juifs prennent la responsabilité de ravitailler les armées britanniques dans leurs territoires, et obtiennent ainsi l’autorisation de s’installer à Gibraltar, d’abord en secret puis ouvertement. C’est ainsi que commence l’installation d’une communauté juive marocaine, qui verra ensuite l’arrivée de Juifs anglais. Elle sera renforcée, au fil des années, par des Juifs fuyant certaines persécutions, comme des Juifs de Tétouan, au nord du Maroc.

En 1724, la première synagogue est construite à Gibraltar ; 25 ans plus tard, Rabbi Its’hak Nito, fils du rav de la plus ancienne synagogue de Londres, viendra s’installer et sera le premier rabbin de la communauté. La synagogue « Shaar Shamayim », construite sur le modèle de la synagogue de Londres, est la plus ancienne de l’île.

La communauté de Gibraltar a continué à prospérer et à se développer. Trois synagogues supplémentaires ont vu le jour.

 

Mais revenons à la Gibraltar d’aujourd’hui, ce tout petit état composé de quelques rues et ruelles qui se croisent, accueille 30 000 habitants. Pourtant, le prix du mètre carré atteint ici des sommets, parmi les plus chers du monde. Le pourcentage de Juifs parmi la population est le deuxième le plus élevé du monde, après l’Etat d’Israël, avec un peu plus de 2% de la population totale de l’île, même si, en terme de chiffres, cela reste tout à fait ridicule : 700 Juifs vivent ici. Pourtant, leur influence est grande et leur présence est ressentie dans tous les domaines d’activité de Gibraltar. Hommes d’affaires à la tête d’entreprises florissantes, dont les bureaux sont installés dans des immeubles luxueux, les Juifs de l’île profitent d’une conjoncture des plus favorables. Ce confort économique ne les éloigne toutefois pas de la religion, et il est surprenant de voir, tous les jours de la semaine, les offices de Min’ha avec plus de cent fidèles réunis. Directement après le travail, ils se précipitent à la synagogue et ne sont pas prêts à renoncer à leurs cours de Torah.

La synagogue « Nefoutsot Yehuda » a été construite en 1780, pour pouvoir accueillir plus de fidèles, alors que l’ancienne « Shaar Hashamayim », était totalement saturée. Sa construction répondait également aux besoins de la population originaire du Maroc, de mener des offices selon le rite séfarade. Suivront la construction de « Etz Hahaïm » et de « Aboudarham ». Toutes ses synagogues sont magnifiques, et témoignent du confort économique mais aussi de la solidité spirituelle des Juifs de Gibraltar.

La communauté a pourtant connu des périodes plus difficiles. Après la Seconde Guerre Mondiale, seule une des quatre synagogues était utilisée par rotation, afin d’assurer la présence d’au moins un minyan pour chaque office. Aujourd’hui, seule « Nefoutsot Yehuda » est capable d’accueillir la totalité des Juifs de l’île.

 

L’avenir de Gibraltar

 

La mer et le rocher sont les deux principales composantes du paysage éblouissant de Gibraltar. L’opposition du bleu de la mer, dont les vagues s’étendent jusqu’à l’horizon, et le noir et blanc du rocher, forment un ensemble plein de magie et de sérénité. Le silence qui enveloppe l’île et la décontraction des habitants, en font un véritable petit paradis sur terre. Le vent chaud et humide qui souffle depuis la Méditerranée et qui se cogne sur les flancs du rocher, créé un nuage permanent qui entoure son sommet et lui confère un mystère supplémentaire. Certains habitants juifs l’appellent « la petite Jérusalem », et vantent son ambiance particulière qu’ils ne quitteraient pour rien au monde. Si Gibraltar a connu des taux d’assimilation très élevés il y a quelques années, c’est aujourd’hui de l’histoire ancienne. Les nombreux jeunes de la communauté sont attachés à leur judaïsme et le pratiquent avec ferveur. La plupart étudient dans le Kollel aux côtés de jeunes Juifs venus d’Angleterre qui, souvent, font le choix de rester dans ce petit paradis aux attraits spirituels et … climatiques, particulièrement attachants.

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