3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

La faiblesse de Noa’h : son intégrité

À l’appui d’un commentaire de Rachi sur la parachat Noa’h (6, 9), il est d’usage d’établir un parallèle entre le personnage de Noa’h et celui d’Avraham. Selon l’avis généralement retenu, il s’avère que si Noa’h avait vécu à l’époque du patriarche Avraham, « il n’aurait mérité aucune considération ! »

 

Dans la suite immédiate de ce commentaire, Rachi rapporte une seconde comparaison entre ces deux personnages, concernant l’expression du verset : « Noa’h marchait “avec” D.ieu » (ibid.). Or, Avraham s’était pour sa part exprimé ainsi : « D.ieu, “devant qui” j’ai marché… » (Béréchit 24, 40). Pourquoi Noa’h avait-il besoin d’être « aux côtés » de D.ieu, alors que son descendant marchera « devant Lui » ? C’est parce que, explique le maître de Troyes, Noa’h n’avait pas la même envergure qu’Avraham, et qu’il avait pour sa part besoin d’un « soutien » qui l’épaule dans sa démarche, au contraire du patriarche qui jouissait d’autonomie et qui pouvait avancer seul « devant D.ieu ». Outre le fait que la signification de ce « soutien » réclame des explications, il convient de noter que même au sujet de Noa’h, D.ieu S’est ainsi exprimé : « Entre dans l’arche, toi et toute ta famille, car Je t’ai reconnu comme un juste “devant Moi” dans cette génération » (7, 1) !

Pour résoudre cette difficulté et éclaircir ce thème, le Ktav Sofer propose une mise en perspective des contextes historiques dans lesquels ces deux personnages ont évolué.

Où est donc la Justice ?

À l’époque de Noa’h, l’humanité s’était entièrement corrompue : les mœurs humaines les plus fondamentales étaient bafouées et la moralité avait perdu jusqu’à son sens. De même du temps d’Avraham : même si les hommes avaient conservé un semblant de vertu, ils se sont rebellés en bloc contre leur Créateur, embrassant toutes les fois idolâtres qu’ils étaient seulement capables d’inventer.

Or, ce type de situations – autant celle de Noa’h et que celle d’Avraham – sont à l’origine d’une question lancinante, qui traversa les millénaires sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Cette question, le prophète Yirmiya la posa déjà à D.ieu en ces termes : « Je voudrais cependant Te parler de justice : Pourquoi la voie des mécréants est-elle prospère ? Pourquoi tous les auteurs de perfidies vivent-ils sereins ? » (Yirmiya 12, 1). Moché lui-même avait déjà posée cette question à D.ieu, lors de sa plaidoirie à la suite du veau d’or (selon l’interprétation du Talmud Bérakhot 7/a). Nos Sages la formulent en ces termes : « Pourquoi certains justes souffrent-ils, alors que des mécréants jouissent-ils du bonheur ? » Nous retrouvons cette interrogation jusque dans les enseignements de la michna : « Nous sommes incapables de comprendre la sérénité des mécréants, de même que la souffrance des justes » (Pirké Avot 4, 15). C’est ainsi que ce paradoxe troublant a traversé les siècles, sans jamais être vraiment résolu. Comme le soulignent ces différents textes, l’aspect le plus déconcertant du bonheur des mécréants est le fait qu’ils tirent jouissance de leur propre méfait : leur chance semble leur sourire au moment même où ils se rebellent contre leur Créateur…

Comment faire face à cette source de perplexité ? Seule une foi pure et inconditionnelle peut nous permettre d’en surmonter l’épreuve. Mais au demeurant, force est d’admettre que même les justes les plus intègres ont quelque mal à se résigner à cette réalité, comme en témoigne Assaf dans les Psaumes (Téhilim 73, 2) : « Peu s’en fallut que mes pas trébuchent : je jalousais le sort des insensés, je voyais le bonheur des mécréants… » Cette épreuve est parfois si rude que pour empêcher les justes d’être envahis par un sentiment d’injustice, D.ieu Lui-même doit les soutenir par une inspiration céleste…

La souffrance du juste

Comme nous l’avons vu, Noa’h fut lui-même confrontés à cette redoutable épreuve : il voyait ses contemporains s’effondrer moralement, atteindre d’inconcevables abîmes de dépravation, sans qu’aucune ombre vienne troubler leur déchéance. Pendant la plus grande partie de sa vie, il assista à la chute de l’humanité, tout en étant taraudé par la question : « Où est donc la justice dans ce monde ? Comment le Maître du monde peut-Il laisser Son monde se corrompre de la sorte ? » Or, si D.ieu ne l’avait pas soutenu, il aurait certainement fini par perdre sa foi : ce sont justement son intégrité et son indignation face à l’apparente injustice régnant dans le monde qui étaient sa plus grande faiblesse. Sa émouna n’étant pas suffisamment ferme, il aurait fini par rallier ses contemporains si le Saint béni soit-Il ne l’avait pas soutenu.

Mais contrairement à Avraham, Noa’h ne fut guère inquiété par ses contemporains. Il suscita tout au plus leur curiosité, mais ne fut certainement pas persécuté par eux. A contrario, Avraham dut dès ses premiers pas se confronter à la haine de son entourage : depuis son propre père et le roi d’Our Kasdim qui mirent sa foi au défi, il mena une existence d’errance, tenu par ses semblables pour une persona non grata. Le patriarche fut donc confronté à une épreuve doublement plus rude, puisqu’en plus de devoir souffrir la sérénité de ses contemporains, il connut lui-même une vie d’embuches et d’épreuve !

C’est en ce sens que nos Sages affirment que si Noa’h avait vécu à l’époque du patriarche Avraham, « il n’aurait mérité aucune considération ! » En effet, s’il avait été confronté à la double question de savoir pourquoi des mécréants jouissent du bonheur, et pourquoi certains justes endurent des souffrances, il aurait été bien incapable de rester fidèle à sa foi. S’insurgeant contre l’apparente injustice régnant ici-bas, il en serait arrivé à la conclusion que – à D.ieu ne plaise – « il n’y a ni Jugement, ni Juge » qui régissent ce monde. Or, s’il s’était laissé happer par de telles opinions, même l’aide divine dont il jouissait ne lui aurait été d’aucun secours : seul l’individu habité d’une foi ferme mérite une telle assistance céleste, mais pas celui qui s’en tient à ses propres conclusions.

Aussi, lorsque la Torah présente Noa’h, elle en parle comme d’un homme qui « marchait “avec” D.ieu » – c’est-à-dire qui avait besoin de Son soutien pour demeurer fermement attaché à Sa foi. En revanche, après que le déluge se fut abattu sur le monde, Noa’h constata désormais que la perversité de l’humanité avait été punie. À ce moment-là, sa foi se raffermit au point qu’il devint un juste allant « devant » D.ieu – désormais doté d’une émouna suffisamment forte pour pouvoir évoluer sans soutien divin.

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