3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

Blues post-fêtes, quand tu nous tiens !

La famille juive ayant vibré tout Tichri, se trouva fort dépourvue quand ‘Hechvan fut venu. Pas une seule fête ni retrouvailles en vue. Elle alla crier famine chez Kislev son voisin, le priant de lui prêter quelque joie et lumière jusqu’à la saison nouvelle…

On avait fini par y prendre goût. À ces triples jours de fête où l’on choisit délibérément de perdre la notion du temps. À ces dîners gastronomiques où l’on ne compte plus les plats, ni encore moins les calories. À ces discussions interminables entre les quatre murs de notre Soucca, à refaire le monde. À ces incontournables sorties de ‘Hol Hamoed où la terre entière se retrouve sans même avoir pris la peine de se donner rendez-vous. À ces défilés apprêtés de la collection « Automne-Hiver 2017 » à la sortie de la synagogue où l’on évite soigneusement celle qui a osé craquer pour la même tunique que nous. Et même, à cette Himalaya de linge sale que nous nous sommes pieusement retenues d’escalader pendant neuf jours. Et puis soudain, sans crier gare, tout s’arrête… Aussi brusquement que cela avait commencé.

Les lendemains qui déchantent

Et voilà nos hommes qui démontent à contrecœur ce bijou de Soucca qu’ils avaient si soigneusement érigée. Nos artistes en herbe qui décrochent avec mille précautions les chefs-d’œuvre de papier-crépon qui ornent ses ex-murs, sans se douter une seconde qu’ils ne tarderont pas à atterrir mystérieusement au fin fond de la corbeille (les chefs d’œuvres, pas les artistes). Et nous-mêmes qui réembarquons dans ce « train-train » plus ou moins huilé nommé quotidien. Un quotidien fait de cars de ramassage scolaire à ne pas rater, de devoirs à signer et de délais à respecter. Et la transition, il faut bien se l’avouer, n’est pas toujours facile à manœuvrer. Car après l’étincelle de spiritualité que nous avons rallumée pendant le mois d’Eloul, la solennité de Roch Hachana, la ferveur de Yom Kippour, l’allégresse de Souccot et enfin l’exultation de Sim’hat Torah, le retour à la routine nous laisse comme un goût amer dans la bouche. Une amertume que nos sages avaient, semble-t-il, éprouvée en accordant au mois qui succède aux fêtes solennelles le titre résolument tristounet de Mar ‘Hechvan, l’amer ‘Hechvan.

Comment affronter le fameux blues post-fêtes qui nous guette à l’arrivée de l’automne ? Et surtout, comment nous assurer que reprise ne soit pas synonyme de retour à la case départ ?

Le judaïsme sur un seul pied ?

Pour répondre à ces questions, le rav Binyamin Blech évoque un exercice fascinant auquel se livrèrent certains rédacteurs du Talmud : si vous deviez désigner un verset – et un seul – de toute la Torah qui résumerait la quintessence du judaïsme, lequel choisiriez-vous ? Comme on peut s’y attendre, l’un des sages, Rabbi Chimone ben Zoma, s’empresse de choisir le verset devenu la profession de foi du peuple d’Israël : « Écoute Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un » (Deutéronome 6, 4). Son compagnon, Rabbi Chimone ben Nanasse renchérit en citant un verset qui, à ses yeux, est encore plus représentatif de la Torah. Il s’agit d’ailleurs de celui que nous scandons depuis notre plus tendre enfance, sur les bancs du Gan : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique, 19, 18). Jusque-là, le débat semble facile à suivre. Le premier intervenant choisit de placer l’accent sur la relation de l’homme envers son Créateur, tandis que le second préfère mettre en exergue la relation de l’homme envers son prochain. Toutefois, lorsque le troisième panéliste, répondant curieusement lui aussi au nom de Chimone, donne son opinion, nous avons du mal à réprimer un froncement de sourcils : « Rabbi Chimone ben Pazi déclare : « Nous avons trouvé un verset encore plus emblématique ; il s’agit du verset : ‘Un de ces agneaux, tu l’offriras le matin ; le second, tu l’offriras vers le soir.’ (Nombres 28, 4) » Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Car il s’avère que c’est l’avis de Rabbi Chimone ben Pazi qui l’emporte sur celui ses compagnons d’étude ! Résumer le judaïsme à un verset aussi pragmatique que celui nous enjoignant le commandement du sacrifice perpétuel, n’est-ce pas un brin décevant ?

365 jours sur 365

Pas le moins du monde, nous explique le Maharal (Nétivot Olam II, Nétiv Ahavat Réa, chapitre 1). Tout d’abord, parce que l’opinion de Rabbi Chimone ben Pazi ne vient pas contredire les deux avis précédemment cités. Elle ne fait que les englober. Et par-dessus tout, les doubler de la cruciale recommandation que voici : croire en D.ieu ou aimer Ses enfants sont autant d’idéaux grandioses vers lesquels nous devrions tous ardemment aspirer. Mais si nous ne sommes pas capables de les traduire dans l’action au quotidien, ils ne feront jamais de nous des êtres d’exception. À l’instar du sacrifice perpétuel qui devait être offert 365 jours sur 365 – le matin et le soir, qu’il pleuve ou qu’il vente, durant les jours de fête tout comme les jours ouvrables – la grandeur de l’authentique serviteur d’Hachem se mesure dans sa constance, sa régularité et son assiduité. Bref, dans sa capacité à mettre en application les grands idéaux du judaïsme dans la monotonie du quotidien.

Le détecteur de mensonges

Le débat talmudique des trois Rabbi Chimone jette un tout nouvel éclairage sur le phénomène des blues post-fêtes. Après l’élan de spiritualité « éloulique » puis « tichresque », nous pourrions être tentées de considérer le mois de ‘Hechvan comme celui qui vient percer notre petite bulle, nous faire redescendre du petit nuage festif sur lequel nous flottions allègrement. Or il n’en est rien. Car lorsque le Chofar retentit pour couronner le Roi du monde, lorsque tout un peuple s’unit dans la prière et le pardon pour ensuite fêter ses retrouvailles avec l’Un et avec l’autre dans l’intimité de la Soucca, Croire devient un devoir et Aimer une urgence. Mais que valent ces pieuses résolutions et ces grandiloquentes ambitions si elles ne s’inscrivent pas dans le quotidien ? Si elles ne résistent pas à la grisaille de la monotonie ? En ce sens, le mois de ‘Hechvan nous fait l’effet d’un « détecteur de mensonges ». Il vient tester notre résistance et notre persévérance. Notre fidélité et notre loyauté.

Amer ‘Hechvan ou Monsieur ‘Hechvan ?

En ce lendemain de fêtes, les projecteurs se sont éteints. La musique s’est tue. Les rideaux se sont refermés. Nous regagnons les coulisses du train-train quotidien. Et c’est là que nous dévoilons notre vrai visage. Qui sommes-nous vraiment ? Des piètres comédiennes ou d’authentiques artistes ? Seul nous le dira notre comportement pendant ce mois où rien ne se passe mais où tout se joue.

Vrai, il pourrait être tentant de succomber aux blues post-fêtes. Mais le faire serait perdre de vue la véritable nature de ce deuxième mois du calendrier juif. Car en hébreu, le terme « Mar » qui précède le mois de ‘Hechvan se prête à une double interprétation. La première, c’est l’amertume, celle qui pourrait nous gagner en abordant ce mois dépourvu de la moindre petite occasion de faire la fête. Mais la seconde renvoie à un titre de civilité, à une marque d’honneur : Monsieur ‘Hechvan ! Et si nous mettons à profit ces lendemains de fête pour insuffler dans notre routine toute la magie d’Eloul et Tichri, nous rendrons au mois de ‘Hechvan toutes ses lettres de noblesse.

Bienvenue chez nous, Honorable Monsieur ‘Hechvan !

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