29 Kislev 5778‎ | 17 décembre 2017

Un entretien avec Yossi Kuperwasser, directeur du « Projet des Développements régionaux » au Jerusalem Center for Public Affairs

Portrait of Yossi Kuperwasser, Director General of Israel's Ministry of Strategic Affairs. September 06, 2012. Photo by Moshe Shai/FLASH90 *** Local Caption *** úà'ì áîéì éåñé ÷åôøååñø îðë'ì äîùøã ìðåùàéí àñèøèâééí

« Il ne faut pas se méprendre sur les concessions sécuritaires d’Israël sur le mont du Temple ! »

 

Ex-directeur du ministère israélien des Affaires stratégiques et auparavant ancien chef de la Division « Recherches » des Renseignements de Tsahal, le général (de réserve) Yossi Kuperwasser analyse pour Haguesher les implications de la dernière crise violente survenue cet été sur le mont du Temple en Vieille Ville de Jérusalem et sur les leçons qu’Israël devrait en tirer.

 

-Haguesher : Il semble clair que les perceptions de cette nouvelle crise survenue sur le mont du Temple vues du côté israélien et vues du côté palestinien, soient totalement incompatibles. Pourquoi ?

 

-Yossi Kuperwasser : Effectivement, ces hautes tensions ont illustré le fossé existant entre le discours israélien crypto-occidental  centré sur les problèmes de sécurité, et le discours palestino-islamique obsédé par sa croyance que l’Etat juif veut « prendre le contrôle » du mont du Temple ! Car tout dépend dans ce genre de crise de comment l’on définit les choses…

Ainsi pour Israël, après l’attentat du 14 juillet dernier lors duquel deux gardes-frontières ont été assassinés par trois terroristes venus d’Umm al-Fahm [dans la région du Triangle et de Wadi Ara au nord du pays-Ndlr], il s’agit avant tout d’un problème sécuritaire. Et c’est pourquoi l’une des manières de le résoudre consistait à installer des détecteurs de métaux et des caméras de sécurité, comme il en existe un peu partout dans le monde dans les lieux sensibles.

Or pour les Palestiniens et les Musulmans, il fallait s’opposer à tout prix à ces mesures, selon eux, bien plus que « sécuritaires » et qui illustreraient la politique « sioniste » de prise de contrôle du mont du Temple – où se trouvent quatre grandes mosquées dont celle d’Al-Aqsa – afin d’en changer le statut et d’en faire un lieu juif de prières… Une vision totalement ancrée dans le narratif palestino-musulman depuis plus d’un siècle !

 

-Cette crise a eu d’immédiates implications régionales. Mais à qui, en particulier, a-t-elle profité ?

 

-Au plan régional, l’issue finale à toutes ces tensions – qui sont intervenues alors que le monde arabo-musulman régional est en plein bouleversement depuis 2011 – a représenté un succès pour le camp arabe pragmatique, notamment la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Car c’est un fait que la Turquie et l’Iran ont échoué dans leur tentative de piéger les pragmatiques et d’exacerber les tensions afin d’en tirer les dividendes et de renforcer, ce faisant, leur allié du Hamas…

Au plan régional, on a bien vu qu’Amman et Ryad ont tout fait pour calmer les tensions et parvenir concrètement à un compromis avec Israël… que la Turquie et l’Iran n’ont pu qu’accepter.

A l’inverse, les discours enflammés du président turc Erdogan – relayés de visites sur place d’envoyés du gouvernement turc, eux-mêmes accompagnés de représentants du Hamas -, tout comme l’aide logistique fournie par les Iraniens aux émeutiers montrent bien combien est sensible, au plan régional tout cet imbroglio concernant tout ce qui touche au mont du Temple.

L’autre impact concerne la scène palestinienne marquée par les tensions entre l’AP et le Hamas, surtout après les mesures punitives prises aux plans financier et administratif par le président Abbas contre le Hamas de Gaza. Et ce, dans un contexte où Washington insistait pour faire cesser l’aide financière de l’AP aux terroristes et à leurs familles. Or Abbas a pu améliorer sa position en rejetant ces demandes américaines…

 

-Finalement, est-ce bien Mahmoud Abbas qui l’a emporté ?

 

-Il est vrai que le retrait des détecteurs de métaux consenti par Israël pour sortir de cette crise a pu être brandi comme une victoire d’Abbas, à la fois face au Hamas, aux Américains et à la rue palestinienne. Il faut dire qu’Abbas jouait là sur du velours en ayant décidé que ces émeutes revêtaient un caractère de « résistance populaire » signifiant qu’il ferait alterner des prières massives sur le mont du Temple avec des émeutes limitées à un certain niveau de violence, mais sans armes à feu… Le tout en décidant – très provisoirement et « pour la galerie » – de suspendre la coordination sécuritaire et les contacts civils avec Israël. Il a aussi fait monter les enchères – y compris par rapport à la Jordanie – en exigeant que les caméras de sécurité soient aussi retirées avec les détecteurs de métaux. Et c’est seulement après qu’il ait obtenu satisfaction qu’il a lui-même annoncé au mufti de Jérusalem, Mohammed Hussein (nommé et appointé par l’AP), que les prières avaient déjà repris au mont du Temple…

Considérant que le retrait des mesures de sécurité constituait une « capitulation israélienne » et un grand succès pour lui, Abbas en a aussitôt profité pour accroître ses exigences sur le Hamas, rehausser sa position internationale en recevant à Ramallah le roi Abdallah de Jordanie et faire baisser quelque peu les pressions américaines. D’autant qu’à Washington, les pragmatiques de l’administration Trump ont loué son « leadership », pendant que l’Egypte et le Hamas ont dû convenir de son succès.

 

-N’est-il pas très inquiétant pour Israël que des attaques terroristes aussi « sensibles » soient commises par des Arabes israéliens, et pas seulement par des Palestiniens de Judée-Samarie ?

 

-Ces événements ont confirmé à quel point les Palestiniens croient effectivement au slogan « Al-Aqsa est en danger », mais aussi que les plus jeunes d’entre eux, quelles que soient leurs affiliations politico-religieuses, sont prêts – du fait de l’intense propagande arabo-islamiste incitant à des actes violents contre les Juifs – à perpétrer des attaques terroristes au nom de sa « défense ».

Voilà pourquoi l’attentat du 14 juillet à l’origine de cette crise – une opération complexe menée en plein jour au cœur de la Vieille Ville de Jérusalem – a quelque chose d’exceptionnel en ce qu’il a été commis par de jeunes Arabes israéliens de la région d’Umm al-Fahm avec le support logistique très serré de tout un réseau de complices mus par les mêmes motivations. Et c’est là que réside la principale erreur d’Israël, au-delà de ses lacunes dans la sécurité et les Renseignements ayant empêché de prévenir cette attaque : les services israéliens concernés n’avaient pas pris en compte qu’un tel attentat puisse être commis si loin de chez eux par de jeunes Arabes israéliens. Lesquels furent transformés en shahids par la rue palestinienne – malgré la condamnation de cet attentat par Abbas – après avoir été abattus par la police israélienne…

 

-Cette crise a-t-elle modifié pour Israël le statu quo sur le mont du Temple ?

 

-Parlons franchement : l’issue de cette crise marquée par une nette concession israélienne a créé une situation dans laquelle l’Etat hébreu ne pourra pas prendre désormais de nouvelles mesures de sécurité sur le mont du Temple sans en convenir avec l’AP et la Jordanie ! Toutefois, malgré tous ses zigzags, Israël a réussi à préserver le statu quo ante sur le mont du Temple car il continuera d’assurer la sécurité de ce site en fixant notamment, en fonction de la conjoncture, l’âge-limite des fidèles musulmans voulant s’y rendre.

Mais il est évident que cette crise a mis en exergue les limites de la capacité d’Israël à fixer seul «  les règles du jeu » – y compris dans le domaine si privilégié de la sécurité – sur cet endroit si sensible, d’où le recours à l’AP et à la Jordanie pour parvenir à un compromis… Encore que l’incident survenu ensuite à Amman autour de l’ambassade israélienne aura beaucoup compliqué les choses pour l’avenir des relations entre Israël et la Jordanie.

Sur le plan des principes et alors qu’une concession palestino-musulmane aurait été inconcevable aux yeux des Arabes sur un sujet aussi sensible lié à Al-Aqsa, cette capitulation israélienne – qui a pris en compte certains aspects du narratif des Palestino-musulmans – n’a fait que confirmer à leur yeux le fait que les motivations d’Israël à l’origine de cette crise n’étaient pas seulement « sécuritaires »…

 

-Quelles leçons Israël doit-il tirer de toute cette affaire, notamment à l’heure où les Américains déploient des efforts pour relancer le dialogue Israël-AP ?

 

-Comme il a le sentiment d’avoir remporté une victoire, le leadership de l’AP ne pourra que durcir ses positions : il ne montrera certainement pas la souplesse nécessaire à une reprise du « processus de paix », dont l’un des objectifs consiste justement à répondre par l’affirmative aux exigences israéliennes de sécurité…

Par ailleurs, le fait qu’Israël ait accepté de revenir sur sa décision concernant les mesures de sécurité sur le mont du Temple illustre sur le fond le gouffre culturel et conceptuel existant entre les parties : pour Israël, il s’agissait avec ce compromis de prévenir une nouvelle escalade et de permettre le retour à la vie normale – ce que les Américains ont fort bien compris et apprécié -, alors que pour l’AP, le Hamas et le camp islamiste, il s’agit de tout autre chose : un véritable camouflet en forme de défaite des Juifs !

Il faut aussi se défaire de l’illusion trop répandue selon laquelle les pays arabes dits « pragmatiques » comme l’Egypte et l’Arabie Saoudite – qui n’ont pas joué un grand rôle dans la résolution de cette crise… alors qu’elles sont hyperactives contre les groupes arabes radicaux et dans le boycott du Qatar – pourront modérer l’AP et préparer le terrain à une reprise efficace du processus de paix.

Enfin, il faut agir avec prudence et discernement en ce qui concerne l’actuelle tentative de relance des pourparlers de paix par les Américains – l’administration Trump ayant fort bien compris les exigences de base israéliennes -, tout en lui expliquant que la concession sécuritaire faite sur le mont du Temple ne constitue en aucune manière un changement dans ces exigences.

Ceci dit, si Israël avait davantage répliqué aux attaques meurtrières contre ses citoyens en exigeant que l’AP stoppe ses incitations à la violence et ses paiements des terroristes et de leurs familles – notamment en impliquant dans cet effort les USA et les pays arabes pragmatiques -, il lui serait plus aisé aujourd’hui de s’assurer que le processus de paix puisse reprendre sur des bases et des principes sérieux.

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