27 Kislev 5778‎ | 15 décembre 2017

L’Etrog qui fleurait bon le Gan Éden – L’histoire de la semaine

Nous sommes le premier jour de Souccot dans le beth haknesset de Rabbi Elimélekh de Lizhensk. La prière du Hallel est terminée et les nombreux fidèles rangent soigneusement leurs sets de Arba Minim avant d’entamer la prière de Moussaf. C’est alors que Rabbi Elimélekh se tourne vers son frère, Rabbi Zousha, et lui chuchote à l’oreille :

« Zousha, as-tu senti l’odeur de Gan Éden se dégager de l’un des étroguim pendant le Hallel ? Je me demande bien à qui il peut appartenir. Faisons le tour des fidèles et essayons de retrouver le propriétaire de cet étrog si particulier. »

Les deux frères se frayent un chemin dans la pièce bondée, guidés par la fragrance qu’eux seuls parviennent à humer. Ils finissent par s’arrêter près de l’un des derniers bancs de la synagogue, lequel est occupé par les villageois les plus simples.

« C’est lui ! » s’écrie Rabbi Élimélekh en désignant du doigt un inconnu à l’allure modeste.

— Pourrais-je admirer votre étrog ? lui demande le tsadik.

— Bien sûr, répond l’homme en lui tendant immédiatement son cédrat.

— Quel étrog splendide ! s’exclame Rabbi Élimélekh après l’avoir longuement examiné. Mais comment avez-vous réussi à vous procurer un tel spécimen ?! Venez donc prendre la séouda chez moi après la téfila et vous pourrez ainsi me raconter son histoire.

Puis les deux illustres frères regagnent leur place et entament la prière de Moussaf. Mais ce curieux échange entre les tsadikim et l’inconnu n’a pas échappé aux restes des fidèles. Aussitôt la prière terminée, tous s’agglutinent autour de ce dernier pour observer à leur tour le fameux étrog qui a forcé l’admiration de leur vénéré Rabbi.

— Qui est cet homme ? chuchote Lipa le cordonnier.

— Il s’appelle Reb Ouri et c’est le mélamed de la ville de Srelisk, lui répond Shmiel le marieur qui sait tout sur tout.

— Avec un salaire de mélamed, je me demande bien comment cet homme a pu s’offrir un étrog méhoudar ? s’étonne Yankel le porteur d’eau.

— Cela prouve que tu as besoin d’une bonne paire de binocles, ricane Zundel le marchand de fruits et légumes. Moi, j’étais assis tout près de cet homme pendant la prière et si le Rabbi n’avait pas dit ce qu’il a dit, je l’aurais facilement confondu avec l’un de mes citrons !

Gevald ! s’exclame Yankel indigné. Comment oses-tu remettre en doute le jugement du Rabbi ? Si le Rabbi a dit que cet étrog est splendide, c’est que cet étrog est splendide.

— Mais je n’ai jamais dit le contraire, s’emporte Zundel, j’ai juste dit qu’il me fait penser à un ci…

— Et en plus, tu recommences ! le coupe le porteur d’eau, les yeux lançant des éclairs de furie.

Ce que Lipa, Shmiel, Yankel et tout le reste des fidèles ignorent, c’est que Zundel n’a pas tellement tort. Car à l’œil nu, l’étrog dont tout le monde parle à Lizhensk n’a strictement rien d’exceptionnel. Il ressemble à s’y méprendre à ces étroguim de second choix que l’on peut se procurer pour deux trois kopeks sur la grande place à l’approche de Souccot. Mais alors pourquoi Rabbi Élimélekh de Lizhensk le trouve-t-il exceptionnel ? Le mystère est entier.

D’ailleurs, il y a autre chose que les Lizhenskois ignorent. Celui que l’on appelle Reb Ouri le mélamed est loin d’être un simple mélamed. C’est un tsadik caché qui fait tout pour le rester.

Ce n’est que quelques heures plus tard que Lizhensk découvre le fin mot de l’histoire…

*              *              *

Assis à la table de Rabbi Élimélekh de Lizhensk, Reb Ouri tente d’esquiver les questions du saint homme. Mais il comprend finalement qu’il n’a d’autre choix que de révéler l’origine de cet étrog :

« Chaque année, je m’efforce d’accomplir la mitsva d’Arba Minim avec un étrog méhoudar. Il est vrai que mon salaire de mélamed me permet difficilement de m’offrir un tel luxe, alors je m’efforce de mettre de côté chaque semaine quelques kopeks. Mon épouse qui tient elle aussi à participer à cette mitsva, y met du sien ; plusieurs mois avant Souccot, elle propose des services de cuisinière aux familles riches de Strelisk et des environs. Et c’est ainsi que nous parvenons à réunir la somme nécessaire à cet achat important.

Cette année, nous sommes parvenus à économiser un peu plus de 50 guldens (une somme colossale pour l’époque). Je me suis mis en route vers Yanov où se tient la foire annuelle des Arba Minim, et j’ai fait halte dans une petite auberge pour me restaurer. C’est alors qu’un charretier en sanglots a fait irruption dans la salle à manger.

— Mon cheval est mort ! a-t-il annoncé à la ronde. Comment pourrais-je subvenir aux besoins de ma famille sans bête pour tirer ma charrette ?

— Quel triste nouvelle ! a soupiré l’aubergiste. Mais si tu le souhaites, je peux te procurer un excellent cheval pour seulement 50 guldens, un prix tout à fait raisonnable.

— 50 guldens ? s’est exclamé le charretier. Mais comment vais-je me procurer une telle somme ?

En voyant la souffrance de cet homme privé de son gagne-pain, je me suis demandé : « Ouri, qu’est-ce qui fera davantage plaisir au Maître du monde : que tu agites un étrog de 50 guldens et quelques face à Lui, ou plutôt que tu viennes en aide à l’un de Ses enfants qui est dans le besoin ? »

J’ai compris que la deuxième option était préférable. J’ai donc remis discrètement les 50 guldens à l’aubergiste qui les a transmis au charretier.

Et avec les quelques kopeks qui me restaient, j’ai acheté un étrog tout simple à Lizhensk. »

La suite de l’histoire, c’est Rabbi Élimélekh de Lizhensk qui la révèle par prophétie à Rabbi Ouri :

« Avec l’argent que tu lui as offert en cachette, le charretier s’est acheté un excellent cheval. Dans son cœur, il était persuadé que son bienfaiteur était Eliahou Hanavi. Après avoir attelé la bête à sa charrette, il s’est mis en route pour rejoindre sa famille. Son cœur débordait tellement de joie qu’il a voulu adresser une prière de louange à Hachem. Mais c’était un homme simple qui ne savait pas lire. Alors il est descendu de sa charrette et s’est écrié : « Maître du monde ! Je T’aime tellement ! Je voudrais tellement te remercier pour l’immense cadeau que tu m’as accordé. Mais que puis-je faire ? Je ne sais pas lire ! Il y a une seule chose que je sache faire, c’est agiter mon fouet. Je vais donc frapper cet arbre de mon fouet et ce sera ma manière à moi de Te dire merci ! » »

Puis Rabbi Élimélekh de Lizhensk conclut : « Sache que la prière de cet homme a remué les Cieux et grâce à elle, le Tout-Puissant a accordé à tout le peuple d’Israël une année bénie ! »

Et c’est à la suite de ces révélations que les villageois de Lizhensk découvrent la véritable identité du tsadik Rabbi Ouri de Strelisk.

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