29 Tishri 5778‎ | 19 octobre 2017

La saine colère d’Elisabeth Badinter

La grande intellectuelle dénonce un tournant historique de la société française : la lutte contre l’antisémitisme serait devenue pour beaucoup le problème des seuls Juifs. Dans ces conditions, « le combat est perdu d’avance », s’indigne-telle.

 

La philosophe et essayiste Elisabeth Badinter, épouse de l’ancien ministre de la Justice Robert Badinter et fille de Marcel Bleustein-Blanchet (Juif immigré de Russie, géant de la communication après-guerre et fondateur de Publicis), s’est bruyamment émue, fin septembre, de la non-mobilisation face aux violences antisémites des dix dernières années. Très respectée aussi bien dans les milieux intellectuels que dans les sphères du pouvoir, Elisabeth Badinter ne s’était jamais exprimée sur le sujet. Ses propos recueillis par l’hebdomadaire L’Express ont donc marqué les esprits.

Elle a indiqué que l’omerta « médiatique et politique » autour de l’affaire Attal-Halimi l’avait à ce point perturbée qu’elle avait décidé de sortir de sa réserve. « Je n’ai pas compris comment on a pu passer sous silence pendant deux longs mois un acte aussi atroce, a-t-elle dit. Je n’ai pas compris que les articles de fond et enquêtes – en dehors des médias communautaires – n’aient paru que fin mai. Cela m’a menée à une réflexion profonde, puis à une prise de parole dont je n’avais pas nécessairement envie jusqu’alors. J’y étais réticente car je ne veux pas porter ombrage à mon pays vis-à-vis de l’étranger. Or, la presse américaine, notamment, est friande des condamnations successives et excessives de la France sur cette question ». Et de préciser ainsi sa pensée : « Les premiers éléments montraient qu’une femme de soixante-cinq ans avait été rouée de coups, défenestrée, que les témoins avaient entendu des choses comme : ‘C’est pour venger mon peuple’. Et la presse n’enquête pas ? Ne va pas interroger le voisinage ? »

La philosophe, dont le cœur penche à gauche, n’est pas tendre avec son camp : « En 1990, a-t-elle rappelé, l’émotion après la profanation du cimetière de Carpentras, perpétrée par des skinheads, s’est vite cristallisée autour de l’anti-lepénisme. L’ensemble de la gauche pouvait donc défiler unie, sans ombre au tableau. Avec Ilan Halimi, on découvre que l’extrême droite n’a plus le monopole de l’antisémitisme. Youssouf Fofana et son ‘gang des barbares’ sont des jeunes de banlieue. En conséquence, la gauche n’a plus d’épouvantail politique fédérateur pour se mobiliser. C’est pourquoi la manifestation in memoriam qui suit la mort d’Ilan – bien maigrelette par rapport à ce qui s’est produit après Carpentras – est une marche essentiellement communautaire, et non un grand rassemblement républicain et universaliste (…). Ces années signent le basculement d’une partie des nouvelles générations pour laquelle l’antisionisme est devenu plus important que la lutte contre l’antisémitisme. C’est un changement historique majeur. Car depuis l’affaire Dreyfus, le combat contre l’antisémitisme était porté par les forces de gauche. Il y a scission aujourd’hui, certains ‘progressistes’ estimant qu’Israël représente le mal absolu. Pour eux, les Juifs sont forcément associés à cet Etat ».

A propos de Mohamed Merah, dont deux complices comparaissent ces jours-ci devant les assises, Elisabeth Badinter enfonce sèchement le clou : « Je ne m’explique pas pourquoi l’exécution de trois enfants dans la cour d’une école juive ne semble pas ‘imprimer’. Pourquoi ce geste de nature nazie, qui consiste à rattraper par les cheveux une petite fille de sept ans pour lui tirer une balle dans la tête, à bout portant, ne s’incruste pas davantage dans la mémoire collective (…). Vous vous souvenez des manifestations propalestiniennes de juillet 2014 ? On y a entendu : « Dehors les Juifs ! » et même « A mort les Juifs ! » Contre quelle autre catégorie de Français entend-on scander cela dans les rues ? Certains argueront que ces cris étaient le fait de quelques-uns, qu’ils relevaient de l’anecdote. Ce qui ne relève pas de l’anecdote, c’est le silence qui a suivi (…). Tout se passe comme si l’on considérait désormais que l’antisémitisme était le problème des seuls Juifs. Si l’on continue ainsi, le combat est perdu d’avance ».

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