16 Elul 5779‎ | 16 septembre 2019

Ecoles juives : « En cinq ans, le profil des élèves s’est métamorphosé »

L’arrivée massive d’enfants issus du secteur public et l’envahissement du numérique, y compris dans des milieux très pratiquants, ont révolutionné les mentalités. Comment s’y adapter ? Réponses de chefs d’établissements et responsables pédagogiques.

« Avec le développement de l’information numérique, les jeunes d’aujourd’hui en savent beaucoup plus que les générations passées au même âge de la vie, mais cette connaissance reste superficielle. On a le sentiment qu’ils ont trop reçu, trop vite…Du coup, ils sont souvent perdus. A nous de cadrer et contextualiser leurs connaissances », déclare David Benitta, qui dirige l’école orthodoxe Iad (« Main » en hébreu), spécialisée dans la formation professionnelle pour bacheliers et qui dispose de deux antennes, à Paris (11e) et Jérusalem. « Ici en France, nous n’accueillons que des filles, précise-t-il. Eh bien, certaines d’entre elles souffrent d’un sérieux problème identitaire. Elles sont pourtant issues de milieux pratiquants. Mais elles se demandent comment orienter leur existence ». Constat similaire dans la bouche du rav Mimoun Benayoun, codirecteur de l’établissement Tomer Debora d’Aix-les-Bains (Savoie). Un lycée d’exception également réservé aux filles, se targuant du meilleur taux de réussite au bac de l’académie de Grenoble. « L’environnement médiatique et numérique est tel que nos élèves, qui reçoivent trois heures d’enseignement religieux quotidiennes, ne supporteraient pas la pédagogie passive qui avait cours autrefois. Le dogme ne se suffit plus à lui-même, estime-t-il: les jeunes, y compris de sexe féminin, ont besoin de comprendre. J’utilise donc ma longue expérience de talmudiste pour les amener à distinguer le vrai du faux et donner à chacune le goût de la Torah en les tirant intellectuellement vers le haut ».
La plupart de nos interlocuteurs remarquent qu’en cinq ou six ans, le profil des enfants et adolescents a totalement changé. Selon David Elbaz, fondateur – il y a plus de trois décennies – et responsable des écoles Beth Israël de Montmagny (Val-d’Oise) et Epinay (Seine-Saint-Denis), « les professeurs ont dû s’adapter en un temps record et ce n’est pas fini… Chez nous, ils bénéficient d’une formation permanente couplée à des moments de concertation, à hauteur de deux heures hebdomadaires. C’est indispensable, car le cadre scolaire ne protège plus : avec Internet, il est soumis à l’influence de tout ce que la société charrie en bien et en mal. Pour pousser les jeunes à l’étude du Tanakh, sur papier bien entendu, il faut passer par une série d’étapes ludiques et interactives : présentations filmées à l’aide de vidéossophistiquées, utilisation de graphiques assortis de visuels colorés, etc. Et ça marche ! Mais pour commencer, les équipes pédagogiques doivent prendre conscience de la révolution qui se déroule sous nos yeux : cette générationnouvelle devient hyperactive dans l’acquisition du savoir. L’enseignement magistral, c’est fini. Il faut à la fois convaincre les petits, dès le primaire, quel’utilisation désordonnée et non filtrée d’Internet est destructrice, et manier positivement le web pour le transformer en outil d’apprentissage et de réflexion au service du limoud traditionnel comme du ‘hol ». Sara Pinson, directrice de l’établissement Habad – ouvert à tous -Kerem Menahem de Nice, qui impose dix à douze heures de kodech par semaine (de la maternelle au collège), insiste également sur les changements radicaux auxquels elle est confrontée : « Capter l’attention des élèves est désormais un défi permanent, dit-elle. Ils sont blasés et engorgés par la masse d’informations qu’ils captent de l’extérieur. Il faut les étonner et être constamment sur la brèche – d’autant que les problèmes sécuritaires et la montée de l’antisémitisme ont conduit de nombreux parents à choisir l’école juive ces dernières années : chez nous comme ailleurs, les enfants de foyers orthodoxes côtoient des camarades qui viennent du public et très éloignés, dans un premier temps, du monde de la Torah. Dans nos classes, l’esprit critique est donc particulièrement développé ! Pour que l’élève s’approprie le savoir et le digère dans ce contexte inédit, nous nous inspirons des méthodes israéliennes les plus modernes. Nous utilisons notamment un fichier ultra-innovant d’aide à la compréhension de la michna intitulé « Vechinantam », et un autre pour la guemara nommé « Vedibarta bam ». L’un et l’autre font appel à cet esprit critique pour transmettre la richesse du Talmud ».

A Ganenou, une école moins religieuse – de la maternelle au primaire – répartie sur deux sites des 11e et 12e arrondissements de Paris, l’approche pédagogique de la direction n’est pas vraiment différente. Sa responsable depuis vingt-huit ans, Corinne Zuili-Herbel, nous explique que l’enfant, dans son établissement, est placé « au centre de tout. Il n’est pas spectateur de la culture mais acteur d’une émulation intellectuelle constante. C’est pourquoi des parents orthodoxes nous confient leurs petits malgré notre parti pris moins strict, plus tolérant que d’autres sur le plan halakhique… En effet, le questionnement permanent dans lequel l’élève est plongé chez nous, en lien avec l’environnement numérique où il grandit naturellement, l’amène à une souplesse de raisonnement qui lui sera grandement bénéfique lorsqu’il intégrera plus tard un collège vraiment dati et sera peu à peu confronté au limoud de haut niveau. Bien cadré, l’esprit très contemporain du web (avec ce qu’il suppose de doutes, de recherche et d’interrogations) peut être une excellente porte d’entrée vers l’étude talmudique ».
Même souci d’adaptation au numérique dans le grand établissement Habad Beth Rivka de Yerres (Essonne), qui accueille neuf cents inscrits de la crèche au baccalauréat. Son directeur pédagogique, Meïr Thomas, indique que l’école comprend un institut de formation des professeurs de kodech. Beth Rivka est donc à la pointe de la réflexion sur le sujet. « Ce que les petits découvrent sur la Toile est parfois violent voire insupportable, déplore-t-il. Mais il est difficile de lutter… En revanche, nous pouvons réorienter positivement les nouvelles technologies – nous nous y employons depuis des années – dans le sens d’un enseignement exigeant de la Torah. L’idée est de parler le même langage que les jeunes. J’ai envie de dire aux parents : « Faites-nous confiance et faites confiance à vos enfants, qui sont déjà suffisamment déstabilisés par la société dans laquelle ils évoluent ». Nous devons certes nous adapter à eux, mais en retour leur adaptabilité est extraordinaire : c’est le versant prometteur de leur environnement compliqué et ultra-connecté ». « L’informatique est aussi fort utile pour soutenir les petits en difficulté dans les matières profanes, renchérit le rav Mendy Mergui, chaliah Habad à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) et fondateur de l’école Ohr Menahem (de la maternelle au collège) située dans la même commune. Elle permet, par exemple, de mieux apprendre à écrire ».

Cela dit, tous les établissements juifs ne sont pas à ce point préoccupés par le numérique. « L’important pour nous, affirme Reouven Saksik, directeur de l’école Tashbar de Sarcelles (de la maternelle au CM2), est de maintenir une stricte orthodoxie et de faire de ceux qui nous sont confiés de bons Juifs tout au long de leur vie. Ici, les professeurs ont plusieurs années d’expérience et leur profil n’est pas forcément semblable à ce que l’on observe ailleurs dans notre communauté. Le nombre d’élèves dans les établissements juifs a été multiplié par sept ou huit en vingt-cinq ans (de quatre à trente mille environ), mais la qualité a-t-elle suivi ? Trop d’adolescents abandonnent les mitsvot après le bac, y compris les olim. Chez nous, Internet est proscrit. Nous fonctionnons comme un ‘héder classique, avec une forte exigence en kodech. Les parents interdisent ou filtrent le numérique à la maison, ce n’est pas à moi de juger ni de m’en mêler. Mais dans cette école, nous considérons que seul le limoud sur papier est en mesure d’assurer la pérennité du peuple juif. C’est notre horizon indépassable ». Même approche à Emet Leyaakov, le collège-yéchiva du rav orthodoxe Mordekhaï Rottenberg chlita de la rue Pavée (4e arrondissement de Paris). Cet établissement pour garçons est situé à Saint-Maurice (Val-de-Marne). Son responsable, Mickaël Beneghmos, explique que 60 % du temps est consacré au kodech jusqu’en 4e puis…100 %. « Le web n’entre pas ici, assure-t-il, et cela ne nous empêche nullement d’obtenir des résultats exceptionnels au brevet. Le ‘hol est moins enseigné qu’ailleurs mais nous le prenons très au sérieux. Il faut que nos enfants soient capables, plus tard, de partager leurs connaissances en français, en s’adressant à tous publics – ce qui suppose une bonne culture générale. Nos classes ont peu d’effectifs, le contact avec les jeunes est quasi-intime et comme la plupart des structures scolaires de la mouvance ‘harédite, nous sommes très sollicités. Nous allons d’ailleurs nous agrandir après des travaux de rénovation en cours… »
Dans le lycée pour filles Chné Or d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), l’esprit est traditionnel et familial. La prétendue « libération des mœurs » n’intéresse pas les adolescentes prises en charge par l’équipe de Myriam Kalmenson. « Nos élèves, se félicite la responsable de l’établissement, veulent fonder un foyer juif rapidement, et parfaitement casher. Paradoxalement, elles y pensent davantage qu’autrefois leurs aînées. La question de l’influence négative ou positive d’Internet ne nous taraude pas à chaque instant. Les filles inscrites ici intègrent généralement un séminaire d’enseignement religieux après le bac et restent dans l’univers orthodoxe où elles sont plongées avec et grâce à nous». Il n’empêche que ce haut niveau spirituel destiné aux jeunes issus de familles très pratiquantes ou amenés à la techouva – qui conduira les garçons dans les meilleures yéchivot d’Israël ou des Etats-Unis – est réservé à une minorité. Pour les autres, il faut penser à l’environnement non-juif et contrecarrer l’assimilation en tenant compte des évolutions technologiques auxquelles les enfants sont confrontés. Car outre l’envahissement de la « culture web », l’entrée massive de nouveaux élèves de foyers simplement ou à peine traditionalistes dans les écoles communautaires, depuis cinq à six ans, a changé la donne. André Touboul, qui dirige Beth Hanna, dans le 19e arrondissement de Paris (mille six cents inscrits de la maternelle au lycée, uniquement des filles après le CP), note que les exigences des parents en matière de qualité pédagogique sont croissantes mais qu’il faut surtout « s’adapter à l’ouverture d’esprit et aux… méconnaissances religieuses des « primo-arrivants ». « On ne les sépare pas des autres, dit-il. Ils sont répartis dans l’ensemble des classes, car la Torah est par définition accessible à tous. Nous sommes à la fois orthodoxes et partisans du brassage. Il existe aussi à Beth Hanna un turn-over permanent du personnel enseignant, car nos professeurs sont des femmes. Elles partent souvent en congé-maternité et je dois les remplacer. Eh bien, ce n’est pas aussi déstabilisant qu’on pourrait le croire ! Au contraire : cela provoque une fluidité et une souplesse intellectuelles toujours renouvelées chez les élèves ». Au sein du groupe Ozar Hatorah (seize écoles, trois mille cinq cents inscrits), l’investissement en matière informatique est depuis longtemps d’actualité. « Malgré les dérives liées à Internet, affirme le directeur du réseau, Lionel Dufresne, les textes sacrés sont rendus extrêmement vivants et évocateurs grâce à des méthodes américaines qui utilisent l’outil numérique à bon escient. Nous les avons testées progressivement dans nos établissements et le résultat est là puisque le niveau des élèves en kodech, mais aussi en ‘hol, est encore meilleur qu’auparavant ».

Axel Gantz