23 Kislev 5778‎ | 11 décembre 2017

Moché dans le fleuve

La paracha avec le Rav Ye’hiel Brand

Les Hagiographes (Divré Hayamim I 4, 18) attribuent de nombreux noms à Moché Rabbénou, qui, comme tous les noms du Tanakh, décrivent ses œuvres (Méguila 13/a). Il a en effet réalisé les plus grands miracles jamais opérés, a sauvé les juifs maintes fois, leur a donné la Torah et a fait résider la Maison de D.ieu à l’intérieur d’eux. Cependant, la Torah a retenu uniquement le nom que la fille de Pharaon lui a donné : « Elle l’appela Moché, car : « de l’eau je l’ai retiré » », (Chemot 2, 10). Pourtant, cet épisode nous apparaît comme un mince détail, et Moché n’y a joué qu’un rôle passif ! De plus, sa mère, craignant la fouille de la police égyptienne, lui fabriqua une caisse de jonc et le mit sur le Nil, espérant le reprendre une fois la police passée. Mais pourquoi donc le cacha-t-elle dans un abri si original, et ne le déposa-t-elle pas simplement chez une voisine, dans un champ, ou sous un pommier? C’est en effet ainsi qu’agissaient les autres femmes juives : « Je t’ai réveillé sous le pommier; là ta mère t’a enfanté » (Cantique des Cantiques 8, 5)!
Cependant, lorsque les policiers fouillaient leurs maisons, ces femmes étaient obligées de certifier, voire de jurer, d’avoir respecté l’édit royal et d’avoir jeté leur progéniture dans le fleuve. Or Yokhévéd refusait de mentir, et à plus forte raison de commettre un parjure. En effet, se jouer de quelqu’un n’est pas chose anodine. « Celui qui avance une partie de l’argent pour l’achat d’un objet, et par la suite s’en rétracte, ne peut se reprendre que s’il accepte cette malédiction de la part du tribunal : Celui (D.ieu) qui a châtié les hommes de la génération de la Tour de Babel, du Déluge, de Sedom et Amorah et les Égyptiens (qui reprirent leurs paroles), châtiera aussi celui qui ne tient pas ses paroles etpromesses » (Baba Métsia 48). Dès l’antiquité, l’importance d’une parole donnée était immense ; Avimelékh donna sa parole à Avraham (Beréchit 21, 31) et à Its’hak (Béréchit 26, 31), et vice-versa ; Jacob et Lavan firent de même (Beréchit31, 53), et le Pharaon permit à Joseph d’honorer sa parole donnée à son père (Beréchit 50, 6). Quant au prophète Yirmiah, il souligne amèrement le manque de sincérité verbale des gens de sa génération : « Ils ont la langue tendue comme un arc et lancent le mensonge; c’est sans vérité qu’ils grandissent dans le pays… chacun doit se garder de son prochain, et on ne peut plus faire confiance à un frère… Chacun se joue de son prochain et ils ne disent plus la vérité ; ils ont appris à leur langue à mentir » (Jérémie 9, 2-4). Après les Bénédictions du matin, on cite la recommandation du prophète Eliyahou : « Que chaque homme craigne Hachem, en cachette comme en public…qu’il dise la vérité dans son cœur… » Le Talmud commente : « Que désigne la vérité dans son cœur ? Elle correspond à l’histoire de Rav Safra. En attendant un client, il commença lalecture du Chéma ; un client arriva et proposa un prix. L’entendant, le rabbin décida de se contenter de ce prix, mais pour ne pas perturber sa lecture, il ne lui fit pas signe de son acquiescement. Croyant que le silence signifiait un refus, le client augmenta le prix. En terminant sa lecture, le rabbin refusa le surplus, pour ne pas profiter de l’erreur de l’autre » (Makkot 24). Voilà l’homme honnête dans son commerce, que nous sommes invités à suivre. C’est ainsi qu’écrit le Rambam : « Il est défendu de faire usage de paroles mielleuses et de flatterie. On ne doit pas dire une chose alors que l’on pense le contraire. L’intérieur et l’extérieur doivent être en parfaite conformité ; c’est ce que l’on a dans le cœur que l’on doit exprimer. Il est défendu de se jouer des autres, même d’un non-juif. De quel cas s’agit-il ? On ne doit pas vendre à un non juif de la viande d’une bête non abattue (mais morte de maladie) en lui faisant croire que c’est de la viande abattue… On ne doit pas feindre d’ouvrir pour lui des tonneaux de vin que l’on doit de toute façon ouvrir pour la vente, afin de lui faire croire qu’on les ouvre en son honneur. Même une seule parole de séduction ou de ruse est défendue. On doit toujours tenir des propos intègres, avoir un esprit droit, un cœur pur, immaculé de toute injustice et ruse » (Michné Torah, Déot 2, 6).
Cependant, pour sauver les nouveau-nés, Yokhévéd se joua de Pharaon. Quand ce dernier l’accusa de ne pas les tuer durant l’accouchement, elle prétexta que les femmes juives accouchaient avant qu’elle n’arrive : « Le roi d’Égypte appela les sages-femmes et leur dit : Pourquoi avez-vous agi ainsi, et avez-vous laissé vivre les enfants ? Les sages-femmes répondirent à Pharaon : C’est que les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes ; elles sont vigoureuses et elles accouchent avant l’arrivée de la sage-femme » (Chémot 1, 19-20). En fait, pour ne pas se faire dévaliser injustement, il est effectivement permis de duper un agresseur (Nédarim27/b). Mais bien qu’elle ait appliqué ce principe pour les autres enfants, Yokhévéd l’a refusé pour Moché. Car lui était différent. Dans le futur, c’est lui qui sollicitera les juifs au Sinaï de jurer leur fidélité à la Torah, et ce serment ne doit jamais être démenti, même en cas de danger. De la même façon qu’il faut se laisser tuer plutôt que de nier D.ieu ‘has vechalom, ainsi il faut se laisser tuer pour ne pas nier le serment au Sinaï. Des millions de juifs ont préféré se laisser tuer et ne pas reconnaître une autre religion que celle pour laquelle leurs ancêtres ont juré au Sinaï. Pour que ce serment ne souffre d’aucune faille, Moché ne devait pas être sauvé par un parjure. Pour souligner sa grandeur absolue et celle de sa mère– si bien qu’il fut sauvé sans qu’aucun mensonge ne soit prononcé – la fille de Pharaon l’appela par ce nom. La Torah le reprend, car c’est cette droiture qui caractérise au plus profond son œuvre, l’engagement au Sinaï.

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