Au fil des semaines : et moi, où irai-je ? – Haguesher
30 Shevat 5780‎ | 25 février 2020

Au fil des semaines : et moi, où irai-je ?

Rav Binyamin Beressi

Réouven avait suggéré à ses frères l’idée de jeter Yossef dans un puits, plutôt que de le tuer : « C’était pour le sauver de leurs mains et le ramener à son père » (Béréchit XXXVII, 22). Mais Yéhouda proposa de le vendre à des Yichmaélites, qui l’emmèneraient en Egypte. Réouven n’était pas présent au moment de la vente, c’était son jour de service auprès de Yaacov, son père. Aussi, lorsque « Réouven revint au puits, voyant que Yossef n’y était plus, il déchira ses vêtements. Il retourna vers ses frères et dit : “L’enfant n’y est plus, et moi où irai-je ? » (Béréchit XXXVII, 22, 29-30). « Et moi où irai-je ? » – c’est à dire, selon Rachi : « Où vais-je fuir le chagrin de mon père ? » Mais pour le Midrach Léka’h Tov, Réouven se désole, car il pensait avoir trouvé un remède à l’incident de Bilha, et maintenant, il se trouvait désemparé : Que faire ? « Où irai-je ? » C’est qu’après la mort de Ra’hel, Yaakov avait transféré sa couche dans la tente de Bilha. Réouven, désireux de défendre l’honneur de sa mère Léa, s’était dit : « Si Ra’hel, la sœur de ma mère, fut sa rivale, faut-il aussi que sa servante devienne, maintenant, la rivale de ma mère ? » Il déplaça donc le lit de son père dans la tente de Léa. Mais pour être intervenu dans les décisions de la vie intime de son père, cette faute lui fut comptée comme s’il avait « cohabité avec Bilha ». En quoi le fait de ramener Yossef à son père aurait pu être la réparation d’avoir dérangé la couche de son père ? Le Steïpeler, Rabbi Yaakov Israël Kanievski, répond d’après le Chaaré Téchouva (de Rabbénou Yona), qui explique que pour la profanation du Nom de D.ieu, la Téchouva, le jour de Kippour et les souffrances éventuelles endurées, ne suffisent pas à pardonner ce péché très grave : seule la mort viendra l’expier. Cependant, Rabbénou Yona ajoute que si cet homme parvient à sanctifier le Nom de D.ieu en valorisant la Torah aux yeux des autres, en leur faisant apprécier sa grandeur, et celle de la Royauté céleste, sa faute lui sera alors pardonnée par ce Kidouch Hachem, « mesure pour mesure ». C’est ce qui apparaît à propos d’Hérode, qui avait tué les Sages de son époque. Lorsqu’il demanda conseil à Baba ben Bouta comment réparer sa faute, ce dernier lui répondit : « Tu as éteint la lumière du monde [les Sages], occupe-toi du Temple qui est aussi la lumière du monde ! ». Après avoir attristé son père par sa réaction impétueuse, Réouven espérait donc se rattraper et se faire pardonner en lui ramenant Yossef. Il lui aurait ainsi évité la douleur et la souffrance de sa disparition, accomplissant ainsi une « Téchouvat hamichkal », un repentir dans les proportions de la faute, « mesure pour mesure ». La haine des frères envers Yossef était due au fait que Yaakov le préférait aux autres, parce qu’il était le fils de Ra’hel son épouse préférée, celle pour laquelle il avait servi Lavan deux fois sept ans. C’est dans la tente de Bilha, qui était la servante de Ra’hel, que Yaakov avait placé son lit. En ramenant Yossef à son père, Réouven aurait donc pu réparer sa faute, reconnaissant que son père décide seul de ses préférences et de ses priorités. Voyant que Yossef n’était plus là, il s’exclame ainsi : « Et moi où irai-je ? Comment vais-je faire ? J’ai peut-être perdu là ma dernière chance d’opérer une Téchouva complète ! » Un autre Midrach (Béréchit Rabba 84, 14) affirme que Réouven, en entendant les rêves de Yossef, se sentit rassuré. Il pensait initialement qu’il n’avait pas de possibilité de retour à cause de sa faute, et qu’il avait définitivement perdu sa place parmi ses frères. Or, Yossef raconte qu’il a vu, dans son premier rêve, les gerbes de tous ses frères (Réouven inclus), s’incliner devant la sienne, puis dans le second rêve, onze étoiles (Réouven parmi elles), se prosterner devant lui. Son espoir était de voir les rêves de Yossef se réaliser, mais une fois Yossef disparu du puits, tout était remis en question. C’est pourquoi il s’interrogea et s’exclama : « Et moi où irai-je ? »