7 Kislev 5780‎ | 5 décembre 2019

Supplément Torani : Chabbat Vayetsé

Chlomo Messica

Lors du songe que Yaacov a sur le mont Moria, il voit D.ieu apparaître au sommet de l’échelle et lui adresser les plus belles bénédictions : « Cette terre sur laquelle tu reposes, Je te la donne à toi et à ta postérité. Ta postérité sera comme la poussière de la terre […] Je suis avec toi et Je veillerai sur chacun de tes pas […] Car Je ne t’abandonnerai pas avant d’avoir accompli ce que Je t’ai promis » (Béréchit 28, 13-15).

Après avoir reçu ces magnifiques promesses, Yaacov s’éveille et déclare : « Assurément, l’Éternel est présent en ces lieux, et moi je l’ignorais ! » (v. 16). Rachi précise ce que sous-entendait le patriarche dans cette annonce : « Car si je l’avais su, je n’aurais pas dormi dans un lieu aussi saint ! » N’est-ce pas là une étrange résolution ? En effet, si Yaacov ne s’était pas accordé cette nuit de sommeil, il n’aurait peut-être jamais eu ce songe, ni reçu ces bénédictions divines ? Pourquoi exprime-t-il donc de tels regrets ? Selon les maîtres du moussar, nous pouvons dégager de là un principe fondamental, applicable au quotidien. De fait, si Yaacov éprouva de tels regrets, c’est parce qu’il avait contrevenu au précepte imposant de « craindre le Sanctuaire » (mora mikdach). Or, bien que le Temple ne fût pas encore érigé à ce moment là, ce n’est cependant pas les pierres et le bois de cet édifice que nous devons craindre, mais bien « Celui qui a ordonné ce précepte » (Yévamot 6/b). Par conséquent, à l’instant où Yaacov réalisa que « l’Éternel est présent en ces lieux », il comprit qu’il avait commis un impair, puisqu’il n’aurait pas dû se comporter de la sorte en un lieu aussi saint. Quant aux bénédictions, elles ne justifiaient nullement qu’il commît le moindre écart de conduite : en aucun cas l’individu ne doit s’accorder des « dérogations », au motif qu’il pourrait en dégager des bénéfices spirituels importants. Notre devoir ici-bas est uniquement de respecter la volonté divine ; quant aux conséquences de ce respect et aux éventuels « préjudices » qui pourraient en résulter, ils ne sont nullement de notre ressort : en la matière, la fin ne justifie nullement les moyens !

Une descendance compromise

Nous retrouvons des circonstances similaires au sujet de l’histoire de Tamar (relatée dans Béréchit chap. 38). Après la mort de ses deux premiers époux, Er et Onan, les fils de Yéhouda, Tamar rusa pour s’unir à son beau-père. Si elle tenait tant à avoir une descendance commune avec lui, c’est parce qu’elle avait vu par prophétie que la dynastie de David – et jusqu’au Machia’h – serait issue de leur union. Or, lorsque sa grossesse devint apparente, Tamar fut accusée de s’être livrée à la débauche et aussitôt condamnée à mort : « Qu’elle soit brûlée » (Béréchit 38, 24). A ce
moment-là, Tamar aurait très bien pu produire aux yeux de tous les preuves qu’elle était enceinte de son beau-père. Pourtant, elle n’en fit rien : elle préféra se sacrifier, plutôt que d’infliger une honte publique à Yéhouda. D’où nous déduisons d’ailleurs ce principe halakhique : « Il est préférable de se laisser mourir dans une fournaise, plutôt que d’humilier son prochain publiquement » (Sota 10/b). Ce dévouement était certes remarquable. Cependant, si Tamar avait finalement été tuée avec les enfants qu’elle portait dans son sein, qu’en aurait-il été de la dynastie de David ? Aurait-elle dû tirer un trait sur la formidable destinée qui attendait sa descendance ? À ses yeux, la réponse ne faisait aucun doute : les causes les plus sacrées et les motifs les plus purs ne doivent jamais devenir prétexte pour enfreindre son devoir ! Sans hésiter, Tamar accepta donc la mort, quitte à renoncer à donner le jour à David et à sa descendance qui suscitera un jour la rédemption finale !

Ne jamais s’écarter de son devoir

Cette mise en perspective permet de résoudre une contradiction apparente dans la Méguila d’Esther, entre deux versets consécutifs. Lorsque Esther fut emmenée au palais royal pour être présentée au monarque, Mordékhaï lui avait interdit de révéler ses origines. En effet, il savait que si l’on apprenait qu’elle appartenait à une lignée prestigieuse – puisqu’elle descendait du roi Chaoul – il y avait fort à craindre qu’elle fût retenue comme digne épouse du roi A’hachvéroch (Rachi sur Esther 2, 10). Pourtant, dans le verset suivant, il est relaté que Mordékhaï se rendait quotidiennement aux portes du palais pour s’enquérir du bien-être d’Esther. Rachi explique à cet endroit que s’il agissait ainsi, c’est parce qu’il avait compris qu’Esther avait été choisie pour susciter un jour une délivrance en faveur de son peuple. N’est-ce donc pas contradictoire ? Si la délivrance devait arriver par l’entremise d’Esther, pourquoi tout faire pour éviter qu’elle soit choisie ? L’explication réside là aussi dans ce que nous avons vu : une fin – aussi noble soit-elle – ne doit jamais être prétexte pour détourner un homme de son devoir, et pour l’inciter à s’écarter un tant soit peu de ce que lui prescrit la Torah. (D’après Véhigadta.)

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