16 Kislev 5780‎ | 14 décembre 2019

Supplément Torani : Un amour ardent

Rav Yé’hiel Brand

« Avraham se leva de bon matin… il fendit les bûches pour l’holocauste et partit… » (Beréchit 22, 3). Il scinda les deux bûches en quatre, et par le mérite de cet acte, D.ieu fendit la mer de Joncs devant sa descendance (Beréchit Raba 55, 8). Qu’est-ce que cela signifie ?

Faire ce qui est vrai parce que c’est vrai !

Avant d’apporter le sacrifice quotidien du matin, le Cohen forme un bûcher sur l’Autel, puis on pose dessus deux bûches (Vayikra 6, 5), et il agit de même pour celui de l’après-midi (Vayikra 1, 7). Entre les bûches on place des brindilles qui attiseront le feu (Michna Tamid 2, 4), et les deux bûches accroîtront le feu (Rambam Temidim Oumoussafim 6, 1), afin que la pluie ne l’éteigne pas. Quoique par miracle ce feu ne s’est jamais éteint (Avot 5, 5), on ne s’en remet pas aux miracles. En fait, ce feu ne devait jamais être éteint (Vayikra 6, 6), et même pendant leurs pérégrinations dans le désert, on couvrait partiellement le feu avec une marmite afin qu’il ne s’éteigne pas (Yoma 21/b). Avraham craignait que le Satan essaie de l’empêcher d’accomplir le sacrifice, et c’est d’ailleurs pour cette raison que ce dernier emmêla les cornes du bélier dans les branchages (Pirkei déRabi Eliezer 31). Avraham scinda alors les bûches pour mettre les brindilles, afin que le feu prenne bien et que la pluie ne l’éteigne pas. Les prophètes comparent l’amour qui lie le peuple juif à D.ieu, à un feu brûlant. Grâce à l’amour ardent d’Avraham pour D.ieu, sa descendance fut choisie : « Mais toi, Israël Mon serviteur, Yaacov que J’ai choisi, la descendance d’Avraham que J’aimais tant… » (Yéchaya 41, 8). Voici ce qu’écrit le Rambam : « Celui qui sert D.ieu par amour, qui s’investit dans la Torah et les commandements, et qui marche dans les chemins de la sagesse sans aucun motif extérieur, ni par crainte d’une calamité, ni pour obtenir le bien, mais fait ce qui est vrai parce que cela est vrai, et finalement, le bien viendra par cela. Cette vertu est immense, et n’est pas l’apanage de tout sage. C’était la vertu d’Avraham notre père, qui fut appelé par le Saint Béni soit-Il : “Celui qui M’aime”, car il n’a servi D.ieu que par amour. C’est cette qualité que D.ieu nous a ordonnée [d’acquérir] par l’intermédiaire de Moché, ainsi qu’il est dit : “Tu aimeras ton D.ieu avec tout ton cœur, et toute ton âme et tous tes biens”. Lorsqu’un homme aimera D.ieu comme il se doit, il observera tous les commandements par amour. Comment cet amour est-il convenable ? Il s’agit d’aimer D.ieu d’un amour immense et ardent, au point que son âme soit unie à l’amour de D.ieu et soit continuellement ravie par celui-ci, comme un homme qui se languit d’amour pour une femme : il n’a pas l’esprit tranquille en raison de cet amour pour cette femme, et il y pense continuellement, à son lever, à son coucher, en mangeant et en buvant. Plus intense encore doit être l’amour de D.ieu dans le cœur de ceux qui L’aiment. Cet amour les possède continuellement, comme Il nous a ordonné : “de tout ton cœur et de toute ton âme”. C’est ce que le roi Chlomo dit par métaphore : “Car je suis dolente d’amour”. Tout le Cantique des Cantiques est une métaphore qui décrit cet amour » (Techouva 10, 2-3). Puisqu’il n’y a pas de plus grande affection que celui d’un père pour son fils unique, D.ieu demanda à Abraham de Lui sacrifier son fils unique.

Un amour inextinguible

« Bien que le feu qui consume le sacrifice descende du ciel (Vayikra 9, 24), les hommes doivent aussi en apporter » (Yoma 21/b). Le feu qui descend du ciel représente l’estime de D.ieu pour Son peuple, et celui amené par les hommes, l’amour du peuple juif pour D.ieu. Le mauvais penchant et les nations jalouses – comparés à l’eau – veulent éteindre ce feu, mais ils ne s’attirent que du mépris. Voici comment l’exprime Chlomo à D.ieu, au nom du peuple juif : « Mets-moi comme un sceau sur Ton cœur, comme un sceau sur Ton bras, car l’amour est fort comme la mort, la jalousie est dure comme l’enfer. Ses ardeurs sont des ardeurs de feu, une flamme de D .ieu. Toutes les grandes eaux ne peuvent éteindre l’amour, et les fleuves ne le submergeraient pas, quand un homme offrirait tous les biens de sa maison contre cet amour, il ne s’attirerait que le mépris » (Cantique des Cantiques 8, 6-7). Le Rambam (Epître au Yémen) explique le sens de ce verset ainsi : étant jaloux des juifs pour leur amour de D.ieu, les nations souffrent les affres de l’enfer. Bien que pour les briser, elles aient condamné les juifs à mort mille fois, ils préférèrent périr plutôt que Lui être infidèles, leur amour pour D.ieu étant fort comme la mort. Lorsqu’Avraham scinde les bûches pour attiser le feu, il anime en effet dans son cœur un sentiment d’amour intense, il atteint même une extase pour D.ieu, au point que plus jamais, ni la pluie ni les nations ne pourront l’éteindre. D’ailleurs, lorsqu’Avraham était en route pour le sacrifice d’Its’hak, le Satan se présenta à lui sous la forme d’un fleuve (Tan’houma 22), prêt à le noyer. Cependant, il n’y arriva pas, de même que les flots de la mer des Joncs, représentant la jalousie des Égyptiens, ne réussirent pas à submerger ses descendants. Abraham instaura la prière du matin qui correspond au sacrifice quotidien du matin, et Its’hak établit celle de l’après-midi qui correspond à celui de l’après-midi (Bérakhot 26/b). Le sacrifice d’Its’hak fut accompli par Avraham et Its’hak, et correspond aux deux prières instaurées par les Patriarches. Les deux sacrifices quotidiens nécessitant ensemble quatre bûches, Avraham prit donc quatre bûches. Après le sacrifice, Avraham nomma l’endroit : « D.ieu verra », si bien qu’« il sera dit aujourd’hui : sur cette montagne D.ieu sera vu » (Beréchit 22, 14). La signification est la suivante : « D.ieu verra [comment j’ai atteint le summum de l’amour que je Lui porte], et il sera dit aujourd’hui [lorsque les juifs pèlerineront au Temple pour les trois fêtes] : sur cette montagne D.ieu sera vu ». En fait, la Torah demande : « Trois fois par an yéraé kol zékhourékha – seront vus tous tes mâles ». On lira aussi : « yiré » – ils verront : « comme D.ieu les voit, ils “voient” D.ieu » (Sanhedrin 4/b). C’est particulièrement vrai pendant la fête de Souccot, où les juifs, dansent et chantent jusqu’à l’extase, et atteignent le Roua’h Hakodéch. Pendant les sacrifices quotidiens de Souccot, on verse de l’eau autour du feu du Mizbéa’h, sans l’éteindre (Michna, Soucca). Cela signifie que jamais les eaux du Yetser Hara, de la jalousie et de la haine des nations, ne peuvent éteindre le feu ardent, ni éroder l’enchantement et émousser l’affection entre D.ieu et Son peuple.