9 Kislev 5781‎ | 25 novembre 2020

Supplément Torani : Les penchants de l’homme

Yonathan Bendennoune

Une fois le déluge terminé, Noa’h sortit de l’arche et offrit à D.ieu des sacrifices provenant de toutes les bêtes pures sauvées des flots. L’Éternel agréa cette offrande et prononça alors en Son cœur la promesse de ne plus jamais susciter un tel cataclysme sur la terre.

Voici comment D.ieu a formulé cette promesse : « Désormais, Je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme, car les penchants du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ! » (Béréchit 8, 21). Visiblement, cette annonce implique également une excuse pour le mal que l’homme peut commettre : à sa décharge, le mal règne en lui depuis sa plus tendre enfance, et il convient donc de le disculper de ses torts, pour la simple raison que ceux-ci sont en quelque sorte inscrits dans sa nature. Le Talmud (Sanhédrin 91/b) rapporte à ce sujet une discussion singulière entre Rabbi Yéhouda HaNassi et l’empereur romain Antonin, deux grands de ce monde qui entretenaient des relations amicales.

L’apparition du mal

Voici comment cette discussion y est rapportée : « Antonin demanda à Rabbi : “À partir de quand le mauvais penchant domine-t-il l’homme ? Estce à partir de sa formation ou à partir de sa naissance ?” Il lui répondit : “À partir de sa formation.” [Antonin] lui rétorqua : “S’il en est ainsi, le nourrisson devrait s’agiter dans le ventre de sa mère jusqu’à sortir de ses entrailles ! En vérité, [le mauvais penchant ne l’habite] qu’à partir de sa naissance.” Rabbi déclara : “C’est à Antonin que je dois d’avoir appris cette chose, et un verset vient confirmer ses dires, comme il est écrit (Béréchit 4, 7) : ‘Le péché est tapi à ta porte’ – [sous-entendu : à sa sortie du ventre de sa mère]. » Le Midrach Rabba (Béréchit Rabba 34 §10) rapporte la même discussion, mais pour appuyer la thèse de l’empereur romain, il cite le verset de notre paracha : « Car les penchants du cœur de l’homme sont mauvais “dès son enfance” (mineourav) » – expression qu’il interprète comme signifiant : « michéninar » – depuis le moment où il est « secoué » pour sortir du sein de sa mère, à savoir au moment de l’accouchement. Si cette discussion peut sembler fascinante, il convient néanmoins d’en comprendre l’intérêt… En effet, qu’importe-t-il réellement pour l’homme de savoir si le mal commence à régner en lui dès sa conception, ou à sa naissance neuf mois plus tard ? Quels sont les principes sous-jacents qui président à ce débat ?

L’existence du fœtus

Dans un autre passage talmudique (Nida 30/b), nos Sages décrivent le cadre édénique dans lequel le fœtus évolue dans le ventre de sa mère, replié sur lui-même et protégé de toute agression extérieure. Ils ajoutent que pendant cette période, « une lumière brille sur son front, il observe et embrasse de son regard le monde d’une extrémité à l’autre. » En outre, pendant ces quelques mois, l’enfant apprend la Torah entière, et aucun de ses secrets ne lui échappe. Ce tableau idyllique nous décrit un être humain vivant une existence parfaitement pure, évoluant dans un cadre exempt de toute perversion et où ne règne aucune forme de mal. C’est à ce sujet que Job, sombrant dans les malheurs, s’était exclamé : « Qui me fera revenir aux mois passés, aux jours où D.ieu me protégeait ?! » (Iyov 29, 2). Cette situation de pure innocence ne fait en vérité qu’accentuer la question : si l’homme est formé dans un tel contexte, comment le mal parvient-il néanmoins à l’atteindre ? À quel moment, dans son développement, la corruption réussit-elle à le frapper et à l’attirer dans ses filets ? Deux possibilités se présentent pour répondre à cette question : soit l’individu possède de manière innée une tendance au mal, que même ces neufs mois idylliques ne parviennent pas à effacer. Soit il est lui-même un être parfaitement pur, mi-ange mihumain, et ce sont seulement les agressions extérieures de l’existence qui parviennent à l’entacher. C’est visiblement là que se situe la discussion entre Rabbi Yéhouda HaNassi et Antonin : si le mauvais penchant est déjà présent chez le fœtus, cela revient à dire que le mal est inné en lui, il constitue un aspect de sa nature qu’il serait vain de vouloir vaincre. A contrario, si ce penchant ne se manifeste qu’à sa naissance, cela implique que l’inclination au mal n’est chez lui que l’effet des tribulations de l’existence, de l’adversité quotidienne qui, se renouvelant jour après jour, suscite les tensions, les passions et la corruption de l’être. On peut dès lors mesurer toute la gravité de ce questionnement, et la portée de la réponse dans l’existence de chaque individu…

Le véritable enjeu du combat

Comme Rabbi Yehouda HaNassi l’admet dans la conclusion de ce texte, il s’est finalement rangé à l’avis de l’empereur romain : c’est seulement à la naissance qu’apparaissent chez l’homme les premières tendances au mal, des tendances dont il est totalement exempt pendant les neufs mois de son existence prénatale. Cette conclusion jette une lumière nouvelle sur l’annonce divine citée dans notre paracha, et qui garantit que jamais plus le déluge ne s’abattra sur la terre : « Je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme, car les penchants du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ! » Il est évident qu’en prononçant ces mots, le Créateur n’a pas « pris conscience » de la nature d’un être qu’Il avait Lui-même façonné de Ses mains… En vérité, D.ieu entend par là que les agressions extérieures se manifestent si tôt dans la vie d’un individu – dès son premier souffle ! – qu’il est d’emblée jeté dans une arène avec un sérieux handicap. À cet égard, même s’il mérite d’être puni pour le mal qu’il perpètre puisqu’il en porte l’entière responsabilité, il ne saurait néanmoins être envisageable de détruire l’humanité entière après chaque période de profonde décadence.