19 Adar II 5779‎ | 26 mars 2019

La paracha au féminin Graines de Délivrance

Une naissance dans les nuages                                                                                 Il y a exactement un an, le 17 décembre 2017, Toyin Ogundipe et sa fillette de quatre ans embarquent à bord d’un vol Air France reliant Paris à New York. Pour cette banquière nigérienne de 41 ans, qui partage son existence entre son pays natal et les États-Unis, ce voyage n’a rien d’extraordinaire. Sauf qu’au beau milieu du vol, alors que l’appareil survole l’Océan Atlantique, Ogundipe va vivre le cauchemar de toute passagère en état de grossesse : elle est subitement prise de contractions dangereusement rapprochées. La base militaire américaine la plus proche se trouvant à 2 heures de vol, pas question d’effectuer un atterrissage d’urgence ! L’équipage du Boeing se résout à évacuer sa première classe pour la transformer en salle d’accouchement de fortune. Par chance, un urologue indien et une pédiatre française se trouvent à bord. Et c’est sous les bons soins de cette équipe médicale de choc que le petit Jake verra le jour, à 10 600 mètres du sol…                                                                                                    Enquête à la frontière cananéoégyptienne
Dans la Paracha que nous lirons cette semaine, la Torah évoque une « naissance- surprise » dont le caractère inopiné n’a rien à envier à celle que nous venons de mentionner. Mais plutôt que de vous la livrer sur un plateau d’argent, l’équipe de détectives du LPAF vous invite à enfiler votre gabardine à carreaux afin de participer à une fascinante enquête biblique. Notre destination ? Les abords de la frontière cananéo- égyptienne. Après quelques vingt-deux interminables années de séparation avec son fils chéri Yossef, Yaakov se met en route vers la terre égyptienne. Il quitte Béer- Chéva et embarque dans les chariots que Pharaon a envoyés pour manifester son enchantement à rencontrer le père de l’homme à qui il doit la stabilité et la prospérité de son royaume. Bien sûr, il n’est pas seul à faire ce long voyage ; il est accompagné de toute sa descendance, comme le précise le verset suivant : « Ses fils et ses petits-fils avec lui, ses filles et ses petites-filles et toute sa descendance, il emmena avec lui en Égypte. » (Béréchit, 46, 7)                                                                                                     Trente-trois ou trente-deux ?
Toutefois, l’Écriture ne se contente pas de cette indication générique des enfants d’Israël arrivant en Égypte ; elle désigne nommément ses onze fils, ainsi que leurs propres enfants, en les regroupant selon leurs mères respectives. Et c’est là que nos talents de détectives seront mis rudement à l’épreuve. Car après avoir énuméré dans le menu détail les descendants de Léa, la Torah ajoute la conclusion suivante : « Toutes les personnes — ses fils et filles — étaient au nombre de trente-trois. » Or si nous procédons au décompte des différents personnages cités dans les versets précédents, force nous est de constater que leur nombre ne dépasse pas les… trente-deux. Qui est donc ce mystérieux trente-troisième descendant de Léa ? Et pourquoi la Torah le passe-t- Elle sous silence ? Citant le traité talmudique Baba-Batra (p.123), Rachi nous répond qu’il s’agissait de Yokhéved, la fille de Lévi. Or à la différence de ses trois frères aînés, Guerchon, Kéhat et Mérari, qui naquirent en terre de Canaan, Yokhéved vit le jour dans un lieu — et des circonstances — très particulières. Ou pour reprendre l’expression employée par les rédacteurs du Talmud : « entre les murailles en arrivant en Égypte ».                                                                                                                Mal des transports ou nausées :
qui dit pire ?! Et derrière ces quelques mots apparemment anodins se cache une scène alarmante (pour ne pas dire apocalyptique) que nous allons nous permettre de nous imaginer dans les quelques lignes qui suivent.
L’honorable Madame Lévi — Otta pour les intimes — est entrée dans son dernier trimestre. Comme la plupart des femmes dans son état, elle aurait sans doute préféré rester tranquillement allongée dans sa tente, en attendant patiemment le jour J, et pourquoi pas, en mettant à profit ses dernières nuits d’insomnie gravidique pour prier pour la santé physique et spirituelle de son futur bébé. Mais son illustre beau-père, le patriarche Yaakov, en a décidé autrement. Et la voilà qui n’hésite pas à le suivre — elle, son époux, leurs trois fils, mais aussi tous ses beaux-frères, belles-soeurs, neveux et nièces — sur les routes cahoteuses menant au pays des pharaons. Même si, comme vous le dira n’importe quelle mère de famille, déménagement à l’étranger et grossesse ne font pas bon ménage ! Nonobstant les désagréments du voyage, auxquels s’ajoutent peut-être les nausées de triste renommée, Otta Lévi endure stoïquement son sort.          Une naissance « surmédiatisée »
Heureusement, les douanes égyptiennes finissent par se profiler, au loin, devant la caravane israélite, et notre courageuse héroïne se permet de pousser un « ouf » bien compréhensible. Si tout se passe bien, elle aura le temps d’atteindre Gochène et de prendre ses repères dans le campement des Lévites avant la naissance. Et surtout, d’échapper au cauchemar de toute femme : accoucher dans la voiture ou l’ambulance qui file, toutes sirènes hurlantes, en direction de la clinique… Mais son soulagement est prématuré. Car c’est en cet instant que les douleurs de l’enfantement choisissent de l’envahir… Et au moment précis où le convoi patriarcal s’engage dans les épaisses murailles entourant la superpuissance égyptienne, sa petite Yokhéved pousse son premier cri ! Au lieu de la naissance tranquille et discrète dont elle rêvait sans doute, Madame Lévi fut bien obligée de donner naissance à sa petite dernière, à quelques mètres seulement de son époux, leurs fils, son beau-père, ses beaux-frères, ses belles-soeurs, ses neveux et ses nièces. Bref, en présence de toute la « tribu » réunie au complet… Et pour couronner le tout, il lui aura fallu composer avec les bruyantes acclamations des badauds égyptiens venus souhaiter la bienvenue à la famille de leur cher vice-roi. Si ça ne s’appelle pas une naissance « surmédiatisée » !                                                                                  Vous avez dit « pierre précieuse » ?!
Au terme de ce scénario cauchemardesque, on est en lieu de s’étonner : pourquoi le Tout-Puissant a-t-Il prévu un lieu, et une date de naissance a priori si inopportuns pour la naissance de Yokhéved ? Pour répondre à cette question, la rabbanite Mindy Bodner-Lankry nous suggère d’analyser de plus près le passage talmudique traitant de l’identité du trente-troisième descendant de Léa. Dans l’extrait qui nous occupe, deux Amoraim (sages de l’époque du Talmud) appelés Abba ‘Halifa et Rav ‘Hiya bar Abba débattent de la question. Et quand le premier constate que son partenaire d’étude réfute systématiquement ses arguments, le voilà qui s’exclame : « Je détiens une perle précieuse dans la main et toi tu voudrais me la faire perdre !
J’ai entendu de la part de Rav ‘Hama bar ‘Hanina qu’il s’agissait de Yokhéved dont la naissance s’est déroulée entre les murailles ! » Comme le remarque la rabbanite Bodner-Lankry, l’expression « perle précieuse » employée par Abba ‘Halifa pour qualifier son ultime argument ne fait que renforcer notre précédente question. En quoi le lieu de naissance de Yokhéved devrait-il forcer notre admiration ? N’est-il pas plutôt susceptible de susciter notre commisération ?!                                                                            Le « remède » avant la « maladie »
En réalité, les circonstances exceptionnelles entourant cette naissance sont là pour nous livrer un magnifique message d’espoir que voici. Quelques instants avant que les Enfants d’Israël ne foulent le sol maudit qui leur ravira leur liberté, l’Éternel a d’ores et déjà veillé à mettre en place les rouages de leur future Rédemption ! La preuve ? Il a orchestré la naissance de Yokhéved, celle qui deviendra la mère du futur sauveur d’Israël.
Et celle qui, sous le pseudonyme de Chiffra, contrecarrera les visées annihilatrices du tyran égyptien ! Et si l’Amora Abba ‘Halifta juge que cette information s’apparente à une « perle précieuse », c’est peut-être parce qu’à l’image de cette concrétion nacrée qui se dissimule entre la coquille et le manteau de l’huitre, la naissance de Yokhéved fut de l’ordre des « miracles cachés ». De ces événements qui, à l’oeil nu, nous paraissent si contrariants et incommodants. Mais qui, pour peu que nous ayons la sagesse de le déloger de leurs « coquilles », se révèlent être une merveilleuse preuve d’amour du  Tout-Puissant. Et de Son souci bienveillant de « faire précéder le remède à la maladie » ! Et c’est là un message de foi et d’optimisme qui doit nous accompagner tout au long de l’Exil. Car sous ces mêmes terres qui, au coeur de l’hiver, ne sont que désespoir et désolation, notre Père miséricordieux prépare les récoltes fécondes et abondantes du printemps. Et derrière chaque petit (ou gros…) « pépin » auxquels nous nous heurtons, Il s’assure de cacher les graines de notre future Délivrance… Tout comme Il a jadis orchestré la naissance de la mère du Libérateur d’Israël au beau milieu des murailles des douanes égyptiennes. Et tout comme, quelques millénaires plus tard, Il s’est assuré la présence d’un médecin indien et d’une pédiatre française pour garantir la « délivrance » d’un bébé nigérien, au beau milieu de l’Océan Atlantique…