3 Tammuz 5781‎ | 13 juin 2021

La paracha au féminin YOU’RE BEAUTIFUL!

Des noces de porcelaine… Mabrouk ! Mazal Tov ! Félicitations ! Vous allez bientôt fêter vos noces de porcelaine ! D’accord avec vous ; vingt ans de bonheur conjugal, ça ne peut absolument pas passer inaperçu ! Alors pour l’occasion, votre prince charmant a décidé de sortir le grand jeu : escapade à Venise, logement au très luxueux Clemente Palace Kempinski Venice, le légendaire hôtel vénitien qui dispose d’une île privative au large de la cité des Doges. Sans oublier, dîner aux chandelles sur une gondole spécialement aménagée pour l’occasion. Le jour J finit par arriver. Nonobstant la fatigue du voyage, vous décidez de jouer aussitôt les parfaits touristes. Armée de votre inséparable Smartphone (Glatt Kosher, je précise…) vous mitraillez de l’objectif le folklore environnant. Eh oui, il faut bien faire marronner les collègues au boulot ! Bientôt, une pause s’impose. Appuyés tous deux contre la balustrade du Ponte Dell’Academia, l’un des quatre ponts qui surplombent l’incontournable Grand Canal, vous vous perdez dans la contemplation des eaux d’un bleu mystérieux qui s’offrent à votre regard. Le reflet qu’elles vous renvoient faillit vous arracher une larme d’émotion ; qui aurait cru que la quarantaine vous irait si bien à tous les deux ?! … plutôt fracassantes C’est le moment précis que choisit votre « Roméo » pour rompre ce silence magique et vous faire THE déclaration : « Ma chère Juliette, je dois te
faire une confidence ! chuchote-t-il d’une voix tremblante. C’est la première fois de ma vie que je me rends compte que tu es aussi belle ! » Blessée ? Fâchée ? Froissée ? Mortifiée ? Offensée ? Outrée ? Ulcérée ? Vexée ? Tous les synonymes des plus épais dictionnaires ne suffiront même pas à décrire votre indignation en découvrant qu’il a fallu à Monsieur pas moins de deux décennies de vie commune pour rendre justice à votre (incomparable) beauté. Contentons-nous de préciser que de stupéfaction, votre
portable vous a échappé des mains. Pour se fracasser grands renforts de « plouf » dans les eaux pourtant si pacifiques du Canalazzo. Et c’est peut-être tant mieux comme ça. Que voulez-vous ?! Il y a certaines scènes qu’on a tout intérêt à garder pour soi… En route vers l’Égypte Signoras e Signorinas! Si ce sinistre scénario suscite en vous des sifflements scandalisés, c’est la preuve que vous devriez relire de toute urgence vos grands classiques sur la section hebdomadaire. Pour parer à votre ignorance (et surtout vous éviter des scènes de ménage superflues…) l’équipe de LPAF vous invite à (re)découvrir un passionnant passage de Lekh Lekha. À notre tour, « allons pour nous » ! Dans la Paracha que nous lirons cette semaine, Abraham et Sarah se mettent en route vers l’Égypte. Mais attention, leur déplacement n’a strictement rien d’un voyage de plaisance. Respectivement âgés de soixante-quinze et soixante-cinq ans, nos ancêtres sont malheureusement contraints de quitter la patrie où ils viennent tout juste de s’établir. Cette fameuse terre où D.ieu leur a promis toutes sortes de bénédictions mais qui, pour le moment, s’avère être frappée par une sévère famine. Un compliment (très) tardif Alors que le couple patriarcal s’approche de la frontière égyptienne, Abraham se tourne vers Sarah, et lui dit : « Voici, je sais à présent que tu es une femme de belle apparence. » (Béréchit 12, 11) Cette déclaration vous a-t-elle fait froncer les sourcils ? En toute franchise, il y a de quoi ! Selon l’opinion de certains commentateurs du Midrach Rabba (tous nos remerciements au Rav Yonathan Bendennoune pour son coup de pouce dans les recherches !), Abraham se serait marié à l’âge de treize ans avec une Sarah qui, pour sa part, venait à peine de célébrer son troisième anniversaire. Ce qui laisse entendre que les premiers des patriarches auraient récemment fêté leurs « noces d’ivoire ». Et ce qui signifie aussi qu’Abraham aurait attendu la bagatelle de soixante-deux ans avant de s’apercevoir de la beauté légendaire de Sarah alias Yisca. La femme dont pourtant « tous discutaient [en hébreu, sokhin] la beauté » (Traité talmudique Méguila, p.14/a cité par Rachi sur Béréchit 11, 29). Une beauté qui fait décidément parler d’elle… Et plusieurs siècles après sa mort, la beauté de Sarah n’en a pas fini de faire parler d’elle. Preuve en est le commentaire du maître de Troyes qui n’avance pas moins de trois raisons pour réconcilier la grâce proverbiale de Sarah avec la reconnaissance tardive de cette dernière par son époux. Pour notre part, nous nous concentrerons sur la première. Comme le souligne le Midrach, si Abraham ne s’était pas rendu compte jusqu’alors du physique particulièrement avantageux de Sarah, c’était à cause de leur pudeur respective. Toutefois, alors qu’ils étaient sur le point de rentrer en Égypte, pays tristement renommé pour son libertinage, le patriarche aperçut le sublime reflet de Sarah dans les eaux
du Nil et prit subitement conscience de la menace posée par son exposition (Béréchit Rabba, 40, 4). Mais cette explication ne semble pas apaiser les froncements de sourcils de la rabbanite Mindy Bodner-Lankry. Dans son ouvrage Parsha in Pink, elle nous fait part des points d’interrogation que lui suscite cette réponse : dans le traité Kiddouchin (p.41/a), Rav Yéhouda statue qu’un homme a l’interdiction d’épouser une femme avant de l’avoir vue, de peur qu’il n’ait de mauvaise surprise après le mariage. Répugnée par elle, il en viendrait alors à transgresser l’interdiction d’aimer son prochain comme soi-même. Par conséquent, même si l’on admet qu’Abraham n’ait jamais posé le regard sur Sarah pendant leurs premiers soixante-deux ans de vie commune, on doit se rendre à l’évidence qu’il l’ait déjà regardée, ne serait-ce qu’à une seule reprise, avant de l’avoir épousée. Et si tel est le cas, comment le Midrach peut-il affirmer qu’il vient seulement de s’apercevoir de sa beauté ? Une beauté à double tranchant La réponse à cette belle intrigue, nous dit la rabbanite Bodner-Lankry, c’est qu’en réalité, la belle apparence de Sarah n’était pas un secret pour Abraham. Mais il y a tout de même une nouvelle prise de conscience qui s’est imposée à lui en observant son reflet dans le Nil. En effet, jusqu’à présent, lorsque le patriarche posait les yeux sur son épouse, il remarquait uniquement sa beauté intérieure. Il décelait
essentiellement sa bonté. Il relevait exclusivement son intégrité… Et de ses yeux si éminemment purs et saints, Abraham en déduisait que l’éclat particulier qui se dégageait de son visage n’était autre que le reflet d’une intériorité remarquablement « soignée ». Et puis un jour, alors qu’il s’apprête à fouler le sol égyptien avec tous les dangers spirituels qui lui sont associés, notre patriarche est subitement forcé de poser un nouveau regard sur son épouse. Un regard qu’il ne lui est jamais venu à l’idée de poser sur elle. Mais un regard qui s’impose vu la triste réputation des douaniers égyptiens… Apercevant son reflet purement physique dans les eaux du Nil, Abraham fait la découverte troublante que voici : sa Sarah ne se démarque pas simplement par une beauté intérieure exceptionnelle ; elle est également dotée d’une beauté physique à couper le souffle ! Et comme l’écrit Rachi sur place : « Le moment est venu, maintenant, de se faire du souci à cause de sa beauté ! » Canalazzo, canalazzo, dis-moi qui est la plus belle… Fortes de cette superbe explication sur la Parachat Lekh Lekha, il ne nous reste plus qu’à nous envoler en direction de Venise. En espérant arriver à temps pour voler au secours d’un certain couple qui fête des noces de porcelaine particulièrement fracassantes… Message à vous, notre très chère Juliette : sachez que vous venez de passer à côté du plus beau compliment du siècle ! Sachez aussi que si votre cher et tendre a pris vingt ans à se rendre à l’évidence de votre beauté sans pareille, c’est sans doute la preuve que vous n’avez jamais cessé de l’éblouir par votre grâce intérieure…
Quant à nous autres, ferventes lectrices du Haguesher, inspirons-nous de notre patriarche pour apprendre à transformer le regard que nous portons sur les personnes qui nous entourent. Et avant tout, sur nous-mêmes. Rappelons-nous que la véritable beauté est avant toute chose celle qui émane de l’intérieur. Celle que l’on soigne sans fards ni froufrous. Celle qui, plutôt de s’étioler avec le passage du temps, ne fait que s’accentuer… Vous l’aurez compris. Petite ou grande ? Blonde ou brune ? Taille « tuyau » ou taille « tonneau » ? Peu importe la réponse… Car ce n’est pas le miroir qui nous dira qui est la plus belle. Ceux sont nos paroles, nos pensées et nos actions qui chanteront en silence le refrain : You’re Beautiful ! It’s true…