8 Kislev 5779‎ | 16 novembre 2018

La paracha au féminin : La « flex » attitude : à quand le réflexe ?!

L’Amoureux d’Israël
Il s’appelait Rav Avraham Yéhochoua Heschel d’Apt (Opatów). Toutefois, pour tous ceux qui eurent ou,du moins, qui auraient bien voulu avoir le privilège de côtoyer ce luminaire du firmament hassidique, il était plus volontiers connu sous le titre d’« Ohev Israël », l’Amoureux d’Israël. Car s’il fut un trait de caractère qui s’imposait dans sa personnalité si exaltante, ce fut sans nul doute la passion fervente qu’il vouait à ses frères juifs.
Or le« ApterRav » ne se contenta pas de consacrer toute son existence à exercer ce commandement cardinal du judaïsme. Il nous livra également en héritage plusieurs conseils infaillibles pour nous aider à suivre sa voie. En voici un, et non des moindres. Mais avant cela, une petite anecdote qui devrait vous arracher un sourire…
Au pied de la lettre
Fidèle à sa ligne de conduite, le « Ohev Israël » se plaisait à répéter que chacune des 54 sections de la Torah abrite une allusion plus ou moins évidenteà l’injonction d’aimer son prochain comme soi-même. Si certains’hassidim acceptèrent cet enseignement sans dire mot, d’autres, parmi les plus audacieux, décidèrent de le tester « sur le terrain ». Ils se mirent en quête d’une Paracha qui ne présentait apparemment aucun lien avec cette mitsva. Et finirent par jeter leur dévolu sur celle que nous lirons cette semaine.
— Rabbi, l’interrogèrent-ils sur le ton du défi, où trouve-t-on à la mitsvad’aimer son prochain dans la sidra de Balak ?
S’ils croyaient déstabiliser leur mentor, ils se trompaient lourdement.
— Vous m’avez rendu la tâche facile, répliqua le tsadik avec un sourire affectueux. Il se trouve que Balak est une Paracha qui présente un lien flagrant avec ce commandement :il vous suffit de prendre les initiales des mots « VéhaavtaLéréekhaKamokha » et vous obtiendrez le nom… BaLaK.
Vous m’épelez ?!
Tout comme les ‘hassidotdu Haguesherau regard perçant que sont nos lectrices, les ‘hassidim de notre histoire ne se laissèrent pas si rapidement convaincre par cet acrostiche…
— Rabbi, protestèrent-ils avec véhémence, le mot « Véhaavta » commence par la lettre « vav » tandis que Balak s’écrit avec un « beth » ! De plus, le mot « Kamokha » débute par un « kaf », contrairement à celui de Balak qui se termine par un « kof » ! Seule la lettre « lamed » se retrouve dans les deux cas !
C’était exactement la réaction que le « Ohev Israël » attendait pour sermonner ses ouailles.Tout en finesse…
— Mes frères chéris, si vous vous montrez si pointilleux à prendre les choses « au pied de la lettre », vous ne parviendrez jamais à accomplir la mitsva d’Ahavat Israël !
De toute évidence, Rav Avraham Yéhochoua Heschel savait parfaitement épeler le nom de notre Paracha. Il désirait en réalité livrer à ses ‘hassidim le secret fondamental de sa philosophie de vie ; l’amour est un mot qui ne souffre pas d’épellation intransigeante. Car pour espérer aimer véritablement son prochain, il faut avant tout maîtriser l’art ô combien subtil de la flexibilité.
Certes, il est vrai que la graphie d’un « vav » diffère de celle d’un « beth ». Et il est vrai que la graphie d’un « kaf » diverge de celle d’un « kof ». Mais pour peu que nous fermions les yeux surla représentation graphique de ces lettres, nous constaterons que leurs graphèmes, eux, sont identiques :en hébreu, un « vav » peut s’entendre comme un « veth », et un « kaf » comme un « kof ».
Une remarque qui est loin de se borner au domaine de la linguistique…
Car si nous parvenons à détacher notre regard de l’aspect extérieur de notre prochain pour nous concentrer uniquement sur le « son » produit par son âme juive – celle qui le définit véritablement – nous réaliserons que ce qui nous unit est beaucoup plus fort que ce qui nous divise.
Petit précis d’orthographe juif
Les retombées de cette leçon sont bien sûr trop nombreuses pour être mentionnées dans ces lignes. Contentons-nous de les résumer avec les deux messages codés ci-dessous. Et laissons à chacune le soin de les déchiffrer à sa guise…
Nous nous attentions à élever un « beth » ? Notre enfantnous fait plutôt penser à un « vav »…
Nous prenons soin de porter uniquement des « kaf » ? Notre nouvelle voisine de palier s’habille comme un « kof ».
Comment réagirons-nous face à la différence ? Allons-nous jouer les « correctrices de dictées » en soulignant d’un sévère trait rouge la moindre « faute » de notre entourage ? Ou allons-nous prendre à cœur la leçon d’orthographe juif privilégiée par le « Ohev Israël » ? Et réussir à fermer les yeux sur l’imperfection. À effacer l’ardoise d’un geste souple. Bref, à laisser l’amour nous rendre « aveugles ». « Aveugles » et fières de l’être…
La réponse n’en tient qu’à nous.
Dépasser la ligne
Le message véhiculé par les lettres « beth » et « kof » du nom Balakserait suffisamment éloquent à lui seul. Mais parce que le hasard ne figure pas dans le lexique toranique, il s’avère que la lettre « lamed » de ce même nom a, elle aussi, son mot à dire sur la question !
Et comme nous allons le découvrir de ce pas,la leçon de cette lettre « lamed » est étrangement similaireà celle de ses deux consœurs. Démonstration.
Vous connaissez peut-être l’adage de nos sages : « ahavamékalkélet et hachoura – l’amour abolit les privilèges du rang hiérarchique » (BéréchitRabba, 55, 8). Rachi le cite notamment dans la ParachatVayéra, à la veille de la ligature d’Its’hak, lorsque Abraham se fait un point d’honneur à sangler lui-même son âne, sans en charger aucun de ses serviteurs. Un geste quitraduit l’amour du patriarche pour le Tout-Puissant, à qui il s’apprête d’ailleurs à sacrifier son fils.
Mais la rabbanite YémimaMizrachi, reine incontestée des jeux de mots bibliques, nous propose une interprétation originale de ce proverbe.
Elle nous fait remarquer qu’en hébreu, le terme « choura » se traduit littéralement par « ligne ». Un mot incarnantces innombrables règles et les principes que nous nous fixons mentalement. Et auxquelles nous désirons, consciemment ou non, assujettir notre entourage proche… Toutefois, si nous espérons faire régner l’amour et l’harmonie au sein de notre foyer, nous devons être prêtes à nous plier aux exigences particulières de ces derniers. C’est là qu’intervient notre adage midrashique…
En matière d’amour, la règle du jeu maîtresse est la suivante : « ahavamékalkélet et hachoura » – la « ahava » abolit la « choura ». Autrement dit, l’amour se joue (parfois…) de nos attentes. Il se moque (souvent…) des carcans dans lesquels nous voulons enfermer les personnes qui nous entourent. Et il contredit (toujours…) notre volonté inconsciente de perfection chez autrui.
Par conséquent, si nous voulons vraiment aimer notre prochain, nous devons êtes prêtes à faire preuve de souplesse. À accepter que la réalité ne reflète pas forcément nos attentes. À apprendre à « dépasser la ligne » et à aimer l’autre tel qu’il est. Et non pas tel que nous aurions voulu qu’il soit…
Une lettre qui a beaucoup à nous apprendre
Or s’il est une lettre qui reflète cette flexibilité, c’est bien le lamed. Et pour vous en convaincre, nous vous invitons à effectuer le petit exercice de calligraphie suivant. Sur une feuille blanche, tracez deux lignes parallèles à 0.8 cm d’intervalle. (Si vous habitez en Israël, un bloc-notes classique fera l’affaire.) Puis écrivez-y les vingt-deux lettres de l’Aleph Beth (sans les finales) en écriture d’imprimerie.
Une fois votre chef d’œuvre achevé, répondez à la question suivante : quelle est la seule lettre qui dépasse la ligne supérieure ? C’est le lamed !
Et le Ben Ich ‘Haï de nous livrer une merveilleuse interprétation à ce propos : un lamed est composée de trois lignes ; une ligne verticale allant de haut en bas, une ligne horizontale, puis une ligne verticale allant de bas en haut. La première représente les personnes qui sont « au-dessus » de nous, comme nos parents ou nos professeurs. La deuxième symbolise celles qui vivent à côté de nous et sont nos « égales », tel notre conjoint, nos frères et sœurs ou nos collègues de travail. Quant à la troisième, elle incarne les personnes qui sont « en-dessous » de nous et dépendent de notre guidance et notre protection, comme nos enfants ou nos élèves.
La « flex » attitude
Ce lamed, symbole du limoud, (apprentissage) est là pour nous enseigner une leçon fondamentale : dans les trois types de rapports humainsqu’il incarne, nous devons être prêts à « dépasser la ligne » afin de cultiver une relation harmonieuse et bienveillante.
Alors, à l’image de ce « lamed » qui fait preuve de souplesse en s’aventurant hors du confort douillet de l’interligne,nous devons donc, à notre tour, cultiver la « flex » attitude.
Et prier pour qu’elle devienne, chez nous toutes, un véritable réflexe…
D’après les enseignements du Rav I. Frand et de la Rabbanite Y. Mizrachi.