8 Kislev 5779‎ | 16 novembre 2018

La paracha au féminin Le puits de tous les mystères

À la claire fontaine…
Vous vous êtes cognées contre votre corbeille à linge sale débordante ? Épargnez-vous ce soupir désespéré. Plutôt que d’évaluer machinalement le nombre de « machines » qu’il vous faudra mettre en route avant de vaincre cet Himalaya textile, ayez la décence d’apprécier votre chance. Saviez-vous en effet que si vous aviez vu le jour à peine 70 ans plus tôt, vous auriez dû traîner tout ce joli chargement à la claire fontaine, vous allant promener. Puis le laver, le frotter et le rincer dans l’eau si belle… Au lieu de toute cette corvée, vous n’avez qu’à pianoter sur une ou deux touches de l’écran digital de votre machine à laver. Et le tour est joué ! Veinardes que nous sommes…
Puits ou passoire ?
Dans la Paracha que nous lirons cette semaine, nos ancêtres prennent subitement conscience d’un luxe dont ils ont joui bien avant l’heure : ce confort appelé eau courante. Et comme cela nous arrive malheureusement trop souvent, c’est lorsqu’on les en prive, qu’ils se mettent à l’apprécier. Et à la regretter amèrement.
Le Talmud nous raconte en effet que durant leurs quarante années de pérégrinations dans le désert, les Enfants d’Israël furent miraculeusement approvisionnés en eau courante par un puits très particulier (Traité Taanit, p.9/a).
Selon le Midrach, ce dernier n’avait pas l’aspect que nous lui connaissons. Il s’apparentait plutôt à un rocher ayant la forme d’unepassoire qui les suivait en roulant à chacun de leurs nombreux déplacements. Puis une fois que les nuées leur indiquaient une halte, le rocher s’enfonçait profondément dans le sable. C’est alors que les dirigeants des douze tribus se tenaient près de lui, en lui disant : « MonteÔ puits, monte ». Puis le puits s’exécutait (BamidbarRabba, 1, 1).
Selon d’autres commentateurs, le rocher ne roulait pas avec eux, mais c’est son courant d’eau qui rejaillissait à chacun de leurs nouveaux emplacements.
Vous avez dit « eau courante » ?
Celles qui connaissent le sens exactdes mots « eau courante » ont peut-être froncé les sourcils face à l’emploi de cette expression au sujet du fameux puits. Et pour cause, selon notre bon vieux Larousse seule « l’installation de distribution d’eau dans une habitation » se qualifie pour une telle définition. Ce qui ne semble pas être le cas d’un puits installé à un point précis du campement et vers lequel il faut se déplacer pour s’approvisionner en eau.
Toutefois,RavNaftaliTsviYéhouda Berlin, dit le Netsiv, nous prouve le contraire. Dans son œuvre HaemekDavar, il va nous révéler d’autres propriétés surnaturelles de ce puits. Lisez plutôt : « Lorsque le peuple juif se trouvait dans le désert, le puits se dressait près de la Tente d’Assignation, et les dignitaires d’Israël creusaient un conduit allant jusqu’à leurs tribus respectives. Puis les dirigeants les plus généreux s’efforçaient de creuser des conduits plus petits pour éviter le désagrément [d’aller chercher de l’eau] et permettre à l’eau d’approvisionner directement leurs familles. » (Bamidbar, 21, 18)
Qui a dit que l’eau courante était une invention du XXe siècle ?!
Coupure d’eau !
Néanmoins, cette commodité avant-gardiste ne dura pas éternellement. Dans la section de ‘Houkat, les Enfants d’Israël arrivent au désert de Tsin. Mais cette fois, le puits ne les suit pas. L’origine de cette « coupure d’eau » subite ? Elle est à chercher dans un autre drame qui s’abat à Tsin : la disparition de Myriam. Car comme le souligne le Talmud, ces deux tragédies sont intimement liées : c’est par le mérite de Myriam que ce puits ambulanta desservi le peuple pendant quarante ans. Alors à son décès, il disparaît. Pas avant de lui avoir emprunté son nom pour la postérité ; Béer Myriam – le puits de Myriam.
Mais qu’a donc fait Myriam pour être à l’origine d’un tel miracle ? Le Zohar nous révèle que la prophétesse fut ainsi récompensée pour un acte effectué dans sa jeunesse ; celui de s’être tenue aux abords du Nil pour surveiller le berceau de son petit frère Moché et voir ce qu’il adviendrait de lui (Émor, p.103/b).Et parce que l’eau est symbole de bonté, elle mérita d’étancher la soif de son peuple pendant quarante ans.
En parlant de soif, il s’avère que cette réponse nous laisse quelque peu sur notre… faim. Car si l’attitude protectrice de Myriam était indubitablement touchante, elle n’eut apparemment aucune répercussion directe sur le sauvetage de MochéRabbénou. Ce fut plutôt Batya, la fille de Pharaon, qui joua le rôle principal de cette mission de rescousse. Bravant l’édit paternel qui ordonnait la mise à mort de tous les bébés garçons juifs, ce fut elle qui sauva la vie de l’enfant et l’éleva comme son propre fils. Or si son geste était tellement héroïque – et surtout tellement crucial à la future délivrance des Hébreux – n’aurait-il pas été plus cohérent que ledit puits portât son nom ?
Un symbole de foi
En réalité, le geste de Myriam ne relevait pas d’un simple geste protecteur à l’égard de son vulnérable petit frère. Il s’agissait avant tout d’une marque de foi inébranlable en le salut divin. Nos lectrices assidues se souviennent en effet que l’aînée d’Amram et Yokhéved avait vu par prophétie que ces derniers auraient un enfant qui allait délivrer le peuple juif de l’exil (Traité Sota, p.12/a). Or cette prédiction semblait totalement illogique dans le climat dictatorial régnant enÉgypte. Comment un bébé garçon allait-il pouvoir survivre, sans parler de grandir pour finalement s’opposer au régime, alors que le Pharaon exterminait systématiquement ses semblables ?
Mais Myriam était faite d’une autre trempe. Animée par une foi inébranlable enD.ieu, elle ne se laissa pas décourager par ces lugubres raisonnements. La preuve ? Lorsque son petit frère fut déposé dans le Nil – geste qui d’après la logique pure et dure aurait dû sonner le glas de la réalisation de sa prophétie – elle se tapit tranquillement derrière des joncs.Non pas pour le « baby-sitter » d’un regard angoissé et impuissant, mais pour voir de ses propres yeux quelle serait la méthode choisie par le Tout-Puissant pour le sauver des eaux. Envers et contre tout.
Ce qui nous conduit à nous « plonger » dans la portée métaphorique du légendaire Béer Myriam. Dans la pensée du Maharal (Nétsa’h Israël 54), le puits symbolise l’élan et l’aspiration humaines à se rapprocher de Dieu, à l’instar de cette eau qui jaillit des tréfonds de la terre vers la surface. À travers sa foi éminemment contagieuse, Myriam influença sa génération – et tout particulièrement les femmes – à placer leur entière confiance en le Très-Haut. Ce puits qu’elle offrit à son peuple pendant quarante ans était donc loin d’être une récompense arbitraire ; il n’était autre qu’une incarnation de sa philosophie de vie. Alors rien d’étonnant à ce qu’il portât son nom.
Un puits éternel
À propos, Mesdames… Sachez que si sur cette « puits-sante » explication du Maharal vous a donné l’envie d’admirer de plus près le Béer Myriam, inutile d’emprunter la Machine à explorer le temps de George Wells. Le Talmud (traité Chabbath, p. 35/a) nous révèle en effet qu’il vous suffit de grimper sur les hauteurs du Mont Carmel puis de scruter la mer Méditerranée. Et si la météo-mérite vous le permet, vous y apercevrez une espèce de passoirebouillonnante d’eau ; le légendaire puits de Myriam !
Et avant de vous embarquer dans cette expédition de tourisme spirituel, découvrez donc la magnifique réflexion de la rabbanite YémimaMizrachi à ce sujet. « Une passoire peut-elle contenir de l’eau ? Non. Mais ceci n’est vrai que si le tamis se trouve sur du ‘hol (sable). Si ce même tamis se trouve dans l’eau, plus il aura de trous, plus il contiendra d’eau. »
Moralité ? C’est un peu comme si Hachem nous disait à nous, Ses chers enfants : « Quand votre attitude est ‘hol (profane), votre cœur restera insensible à la proximité divine. Mais si vous baignez dans un océan de foi, quand bien même votre cœur serait perforé par de nombreuses imperfections, vous parviendrez à abreuver constamment votre relation avec Moi. »
Amen !
Sources :
• Women in the Bible #6: Miriam, par Dina Coopersmith, paru sur Aish.com
• Miriam’s Well: Unravelling the Mystery, par YehoudaShurpin, paru sur Chabad.org
• Yemima Mizrachi Speaks ; Let’s Practice the Drums: Miriam’s Legacy, paru aux éditionsArtscroll Series