9 Tevet 5779‎ | 17 décembre 2018

Les explorateurs et les contractions de la venue du Machia’h

« Après cela, le peuple partit de ‘Hatséroth et campa dans le désert de Paran. D.ieu parla à Moché et dit : “Envoie des hommes pour explorer le pays de Canaan… Tous seront des chefs parmi eux.” Moché les envoya du désert de Paran d’après l’ordre de D.ieu, tous ces hommes étaient chefs parmi les enfants d’Israël » (Bamidbar 12, 16-13, 1-3).
Pourquoi la Torah répète-t-elle le lieu des faits – le désert de Paran – ainsi que les fonctions des explorateurs, qui étaient tous des chefs ? Selon le Zohar, leur statut de chef n’était que temporaire, et en entrant en Terre sainte, ils auraient dû céder leur place. Aveuglés par la crainte de perdre leurs prérogatives, ces hommes ont donc médit de la terre et causèrent un immense drame. Si la Torah répète le fait qu’ils étaient des chefs dans le désert, c’est justement pour souligner qu’ils furent désignés à ce poste uniquement pour l’époque du désert.
Chacun sa place…
Pour quelle raison devaient-ils être remplacés après l’entrée en Israël ? En fait, les hommes œuvrant pour le peuple doivent être choisis selon leurs capacités à gérer certaines situations précises. Or, la vie dans le désert était différente de celle qui se profilait en Canaan. Dans le désert, les juifs ne s’occupaient guère de construction et n’y possédaient aucun domaine. Ainsi, ils n’étaient pas obligés de travailler leur terre, ni de la défendre contre le regard convoiteur des voisins. Les miracles étaient quotidiens et leur occupation principale était l’étude de la Torah. Les chefs de tribu vivaient ensemble et s’entraidaient : en cas de doute concernant une décision à prendre, ils se concertaient et pour toute précision nécessaire, Moché était présent à leur côté, prêt à les conseiller. Par contre, dès leur entrée en Canaan, ils durent conquérir la terre durant sept ans et la partager, et ils se sont ensuite dispersés dans le pays. Chaque chef de tribu devait organiser sa tribu à sa manière, Moché n’étant plus là et les tribunaux rabbiniques étant éloignés les uns des autres. En outre, la terre devait être cultivée et défendue en cas d’agression. Les gouverneurs choisis dans le désert n’étaient donc pas forcément les plus à même de réussir en Erets-Israël, hormis Yéhochoua bin Noun, qui fut efficace tant dans le désert qu’en terre de Canaan.
La vie d’Erets-Israël
De nos jours aussi, force est de constater que la vie en Erets-Israël, construite et dirigée par des juifs, diffère de celle menée en Diaspora, gérée en grande partie par les nations. En Israël, les juifs doivent construire des villes et des infrastructures, ils doivent mettre en place un système de santé comprenant médecins, hôpitaux, médicaments, etc., développer l’agriculture, son apprentissage et sa pratique, une armée et tous ses avatars, et encore mille et une choses gérées par les non-juifs en diaspora. Les Rabbanim pour leur part, durent souvent approfondir leur étude et développer la mise en pratique des lois relatives à la terre d’Israël, notamment s’agissant des dîmes, de l’année sabbatique. Ils durent établir des tribunaux traitant de différends entre juifs et de mille autres questions qui se posent en vivant en Israël, entre juifs. Les bons responsables communautaires de Diaspora ne seront donc pas toujours ceux qui sauront l’être dans cette nouvelle situation, à l’instar des chefs de tribus à l’époque de Moché.
Un taureau et un cheval
Toutefois, celui qui a goûté au pouvoir et aux honneurs a du mal à s’en défaire. Un sage disait : « Au début, quiconque me disait : “Monte [au pouvoir] !”, je l’attachais et le mettais devant un lion. Mais maintenant [que je suis monté], quiconque me dit : “Descend !”, je lui verse de l’eau bouillante sur la tête. Chaoul, humble et fuyant les honneurs avant d’être roi (Chmouel I 10, 22), vint, après avoir connu la royauté, à haïr David et même à vouloir le tuer (ibid. 18, 8-11) » (Ména’hot 109/b). Lorsque Chlomo entendit que le prophète avait nommé Yéroboam roi des dix tribus d’Israël, il chercha à le mettre à mort (Mélakhim I 11, 40).
C’est cette difficulté à céder sa place qui provoque aussi la difficulté des nations à reconnaître le Machia’h. Autrefois, les rois juifs tels que David et Chlomo régnaient en terre d’Israël. Par la suite, le peuple juif fut exilé et les nations y prirent le pouvoir. Lorsque D.ieu préparera le rétablissement de la souveraineté de Son peuple, les nations refuseront de céder leur emprise sur la terre, et cette difficulté est appelée ‘Hevlé Machia’h – les contractions précédant la venue du Machia’h. Bien qu’espérant son arrivée, certains Sages préféraient ne pas y assister, craignant les complications de cette époque, dont rav Papa disait : « Elles correspondent au proverbe : Le taureau court et tombe, alors on attache un cheval à sa mangeoire » (Sanhédrin 98/b). Rachi explique : « Lorsque le taureau court et tombe, on installe le cheval à sa place, près de sa mangeoire, ce que le patron n’aurait pas souhaité auparavant, car il préfère le taureau. Mais lorsque le taureau guérit de sa chute, le patron a du mal à se défaire du cheval pour y remettre le taureau. Ainsi Hachem, observant la chute des juifs, donna le pouvoir aux non-juifs. Mais une fois que les juifs feront techouva et seront libérés, il Lui sera difficile de reléguer les non-juifs face aux juifs ».
Les juifs sont ici comparés au taureau et les nations au cheval. Le taureau est puissant et laboure en profondeur ; le cheval, quant à lui, galope facilement mais, étant faible et pressé, il laboure superficiellement. Le propriétaire n’engraisse le cheval qu’après la chute du taureau. Lorsque le propriétaire veut rendre sa place au taureau, il doit faire sortir le cheval de la mangeoire, mais ce dernier ne coopère pas.
Méfaits du prosélytisme
L’interprétation de cette parabole est la suivante : Hachem a donné pour mission aux juifs d’être un royaume de Cohanim. Leur travail consiste à « labourer », à préparer le terrain à la plantation et à la semence, à la foi en D.ieu et aux comportements moraux. Puissants, ils labourent en profondeur, ils appliquent les mitsvot convenablement et les nations apprennent d’eux la foi et le service divin. Mais il incombe aux juifs de travailler lentement, de la même manière que laboure un taureau, en prenant soin d’inculquer la foi aux nations progressivement, sans chercher des adeptes au judaïsme profusément.
Cependant, le taureau se mit à courir, il tomba et se cassa le pied. Le maître le sortit de la mangeoire et mit le cheval à sa place. Il est possible que les sages fassent référence à Yo’hanan Horkenos, fils de Chimon, 5e fils de Mattitya le Cohen Gadol. Comme l’écrit Flavius Josèphe (Antiquité 13, 9, 1 ; Strabon, Géographica 16, 2, 34), il conquit la terre d’Edom [au sud d’Israël et de la Jordanie], puis il circoncit et convertit ses habitants de force. L’expérience ne fut pas concluante, et comme l’écrit rabbi Avraham le fils du Rambam (Beréchit 25, 23), ces Iduméens furent les concepteurs du christianisme et provoquèrent avec Titus la destruction du Temple. La royauté du peuple juif disparut et fut alors transférée à d’autres nations. Yo’hanan est donc comparé à ce taureau qui courut et qui se cassa le pied. Les chrétiens pour leur part conquirent les nations du monde et les approchèrent en masse, mais superficiellement, à la foi juive. Ils agissent comme ce cheval qui court et qui laboure de grandes surfaces, mais superficiellement. Les musulmans leur emboîtèrent par la suite le pas. Hachem les aida, afin qu’ils préparent le terrain pour la venue du Machia’h, comme l’écrit le Rambam (Mélakhim 11, partie censurée).
Au moment où Hachem décidera de remettre le taureau, de réinstaller la souveraineté juive, Il devra retirer celles des autres, qui, pour leur part, refuseront… Ce sont là les ‘Hévlé Machia’h – les contractions de la venue du Machia’h, mentionnées par nos Sages, et dans lesquelles nous nous trouvons actuellement.
Rav yéhiel Brand