4 Av 5778‎ | 16 juillet 2018

L’injustice dans la justice ?

Parmi les nombreuses mitsvot figurant dans la paracha de Kédochim, nous trouvons notamment celle-ci, dont la formulation éveille la curiosité : « Ne vous montrez pas inique dans la justice » (Vayikra 19, 15).

Si l’on devait paraphraser ce précepte, nous pourrions dire : « Ne soyez pas injuste en pratiquant la justice. » En termes logiques, cela s’appelle un oxymoron : comment peut-on faire l’inverse de ce que à quoi l’on s’adonne ? Peut-on faire de l’obscurité en allumant une lumière ? La réponse est que dans les circonstances d’un jugement, la chose est certes tout à fait possible, comme le souligne d’ailleurs clairement le roi Chlomo : « Au sein de la justice, règne l’iniquité ; au siège du droit, triomphe l’injustice ! » (Kohélet 3, 16). Le mal dans le bien L’Or Ha’Haïm explique que de fait, il existe certaines situations où, tout en pratiquant formellement la justice, on peut commettre un mal qualifié d’iniquité : « En prescrivant : “Ne vous montrez pas inique dans la justice”, la Torah adresse au juge cet ordre : même dans le cas où le jugement dicte de condamner l’un [des accusés] et d’innocenter l’autre, si ce verdict te semble constituer une iniquité, ne le mets pas en application. » De fait, si l’on s’en tient formellement au texte – à la lettre plus qu’à l’esprit – on risque fort de se retrouver dans des situations absolument paradoxales où l’exercice de la justice revient à commettre un crime. En effet, une somme de lois et de règles compilées ne saurait tenir compte de toutes les situations les plus retorses, ni des nuances et des sensibilités propres à la psyché humaine. Il arrive donc forcément que l’application stricte de la loi – telle qu’elle apparaît pourtant noir sur blanc dans les livres – aille à l’encontre du but recherché : établir une société de droit, de justice et d’égalité (voir Ramban Dévarim 6, 18 qui développe ce point). Il s’agit là d’une notion talmudique appelée : « jugement corrompu ». Ce sont des circonstances où, en dépit des preuves accablantes tendant vers une conclusion, malgré les témoignages se recoupant formellement et les indications incontestables de la halakha pour ce type de cas, le juge comprend, grâce à sa lucidité, qu’il y a anguille sous roche. La question est donc de savoir si, dans ce genre de situations, il doit s’en remettre au verdict tel que dicté par le système législatif, ou si le but recherché est la droiture et la justice, quitte à passer outre la « loi » stricto sensu. C’est précisément en ce sens que, selon l’Or Ha’Haïm, la Torah prescrit ici : « Ne vous montrez pas inique dans la justice » – l’application de la justice ne doit en aucun cas nous laisser agir de manière inique, et l’on ne saurait se cacher derrière « les livres » pour nous déresponsabiliser…Un veuvage équivoque Durant la Seconde Guerre mondiale, l’Av Beth Din du Tribunal rabbinique de Londres était le célèbre Rav Yé’hezkel Abramsky, auteur du ‘Hazon Yé’hezkel. Alors que la capitale britannique était le théâtre d’incessants bombardements meurtriers – le fameux Blitz – la communauté juive tentait tant bien que mal de poursuivre ses activités principales, notamment en maintenant son Tribunal afin de répondre aux questions les plus urgentes. C’est dans ce climat que se présenta un jour, au Tribunal rabbinique de Londres, une jeune femme en situation d’agouna – c’est-à-dire que son mari avait été porté disparu, et comme le sort de celui-ci n’avait pas pu être formellement établi, elle se trouvait dans l’impossibilité lé
gale de se remarier. Or ce jour-là, durant l’audience qui lui fut accordée devant les Dayanim de Londres, elle demanda à être libérée de cette situation et à toucher l’héritage de son mari, en citant à comparaître deux témoins qui auraient assisté au décès du pauvre homme. Les témoins se présentèrent, ils relatèrent les faits auxquels ils avaient assisté et selon leurs dires, on pouvait désormais établir que l’époux disparu était bel et bien mort. Tout cela semblait fort probant, mais pourtant… cette affaire suscita chez Rav Yé’hezkel Abramsky un vif malaise : sans pouvoir l’attester de manière décisive, il voyait bien qu’il était en présence d’une mise en scène, et que ces témoins n’avaient en vue qu’une bonne part de l’héritage escompté par la prétendue veuve. L’Av Beth Din de Londres entreprit donc d’interroger les témoins sous tous les angles, descendant jusque dans les plus infimes détails de leur récit pour tenter de les faire se contredire. Mais rien n’y fit : leur histoire était solidement ficelée, et aucun d’eux ne tomba dans les pièges qu’il s’efforçait de leur tendre. Par dépit, il se résigna à formuler, aussi bien aux témoins qu’à la femme venue plaider sa cause, des avertissements solennels : « Sachez que dans cette cour, moi-même et mes compagnons ne sommes que les représentants de D.ieu: c’est Lui qui est le Juge ultime de votre cause, et si votre plaidoyer repose sur une tromperie, sachez que c’est devant Lui que vous devrez rendre des comptes ! » Sans sourciller, la femme et les deux hommes réitérèrent avec un aplomb déconcertant : « Nous nous en sommes tenus à la stricte vérité ! Il n’y a là ni ruse, ni tromperie ! » Sur ces mots, le Rav les invita à se retirer pour que la cour pût délibérer, et les trois personnages se levèrent de leur place et se dirigèrent vers la sortie. Soudain, une puissante déflagration retentit dans la salle : une bombe allemande venait d’atterrir sur le bâtiment et le fit entièrement voler en éclat. Les murs de la vieille bâtisse se soulevèrent comme agonisant dans un dernier sursaut, et s’effondrèrent dans un fracas assourdissant, provoquant un opaque nuage de poussière…Après quelques secondes qui lui parurent comme une éternité, Rav Yé’hezkel Abramsky parvint à rouvrir les yeux et commença à discerner le spectacle qui se présentait sous ses yeux. Par la grâce du Maître du monde, l’estrade sur laquelle lui-même et ses compagnons siégeaient était intacte, et les trois hommes s’en étaient miraculeusement sortis sains et saufs. Mais l’on ne put en dire de même du reste de la salle : devant eux, un trou béant s’était creusé, dans lequel les murs, le sol et jusqu’au toit du bâtiment semblaient avoir été engloutis. Quant aux deux témoins et à la prétendue veuve, ils avaient été totalement éradiqués par la bombe, s’étant comme volatilisés…Comme le soulignait Rav Israël Salanter, chacun de nous occupons les fonctions de « juge » pour chaque décision de notre quotidien : avant de réaliser toute démarche, nous jaugeons la situation, estimons la valeur des éléments donnés et tranchons selon notre opinion. Combien devons-nous donc veiller à respecter scrupuleusement ce précepte, et nous rappeler continuellement que la « loi » n’est pas toujours synonyme de « justice »…
Yonathan Bendennoune