14 Heshvan 5779‎ | 23 octobre 2018

Travailler ses qualités morales

Chaque année, pendant la fête de Chavouot, nous recevons à nouveau la Torah. Selon le Séfer Ha’Hinoukh, c’est à cet égard que nous effectuons pendant cette période le décompte du Omer, afin de nous préparer à l’approche de cet événement central.

A ce sujet, rav Eliyahou Lopian posa une question intéressante : pour quelle raison la fête du Don de la Torah est-elle appelée « Chavouot » – littéralement « les semaines » ? En effet, l’essentiel de cette fête réside assurément dans la Révélation du Sinaï, qui en constitue le point d’orgue. Il aurait certainement mieux convenu de l’appeler « la fête de la Torah ». Alors pourquoi nos Sages l’appellent-ils précisément au nom des semaines qui la précèdent ?
D’après lui, la réponse est la suivante : ceci nous enseigne que la particularité de cette fête réside dans la préparation qui la précède. Seuls les efforts fournis pendant sept semaines consécutives, nous permettent d’accéder au Don de la Torah.
De nos jours, l’un des préparatifs les plus marquants à l’approche de cette fête est la lecture des Maximes de Pères, que nous effectuons chaque Chabbat de cette période. Il en résulte qu’accepter la Torah passe nécessairement par un travail moral, comme le dit le verset : « La Torah est une lumière, les dictées de la morale sont un gage de vie » (Proverbes 6, 23). Un travail que les Pirké Avot nous invitent d’opérer précisément pendant ces quelques semaines.
SOUSTITRE : Les Pères du monde
Pourquoi ce traité de Michna est-il appelé les Maximes des « Pères » ? Nous trouvons à cela deux explications. Le Meïri, dans sa préface à son commentaire, écrit les mots suivants : « Ses leçons furent enseignées par les Pères du monde, c’est-à-dire les piliers sur lesquels l’édifice de la Torah repose. »
Pour indiquer l’importance de ces enseignements, Rabbi Yéhouda HaNassi rappela dans le titre de ce traité qu’il fut fondé par les hommes les plus éminents que l’humanité n’ait jamais connus, sur lesquels tout le peuple juif se repose.
Le Meïri ajoute une autre explication à l’appellation « Maxime des Pères » : ceci témoigne de l’importance suprême de chacune de ses leçons, qui furent toutes inspirées à leurs auteurs par le Créateur Lui-même, conformément au verset : « L’Eternel communique Ses secrets à ceux qui Le craignent » (Psaumes 25, 14). Un principe talmudique affirme en effet que « lorsqu’il y a un ‘père’ [c’est-à-dire une notion maîtresse], c’est qu’il y a forcément un ‘dérivé’ » (Baba Kama 2/a). Ainsi, le traité des « Pères » a une « descendance », ce qui constitue selon le Meïri une autre de ses particularités : « Ses leçons représentent la base, le fondement et la racine de toute sagesse et de toute mitsva. Elles sont le chemin et la voie nécessaires à toute élévation. »
SOUSTITRE : Le chemin et la voie
De toute évidence, ces derniers mots du Meïri renferment également une notion profonde. Un long débat talmudique traite sur la question d’un acheteur qui se porterait acquéreur d’un terrain, lequel serait encerclé de toutes parts par la propriété du vendeur. La question est de savoir si cette vente inclut également, de manière implicite, l’acquisition d’un passage menant à son terrain, ou elle ne comprend que la parcelle intérieure seulement, sans possibilité d’accès (cf. Baba Batra 65/a).
Il en résulte qu’en théorie, un homme peut posséder une terre, sans pour autant pouvoir en jouir d’une quelconque manière. En ce sens, le Meïri indique que les qualités morales constituent « le chemin et la voie ». C’est-à-dire qu’un homme peut acquérir de nombreuses connaissances en Torah, tant qu’il ne se dote pas de bonnes qualités morales, il ne possède pas la « voie » permettant de la posséder de manière concrète. Inversement, une personne animée de valeurs morales voit s’ouvrir devant elle un chemin tout tracé, le conduisant avec une relative facilité à l’acquisition de la Torah et des mitsvot.
Certains commentateurs expliquent, dans cet ordre d’idée, la sentence évoquée dans la Haggada de Pessa’h : « S’Il nous avait conduit jusqu’au mont Sinaï et ne nous avait pas donné la Torah, cela nous aurait suffi. » Nos Sages affirment en effet que lorsque les enfants d’Israël arrivèrent sur les flancs de la montagne, « la souillure [du serpent] les quitta ». Autrement dit, leur âme se purifia et acquit des qualités morales exceptionnelles, et naturellement, toutes les barrières séparant les hommes s’effondrèrent. Animés d’un seul et même cœur, ils accédèrent à un niveau spirituel incommensurable, dans lequel ils étaient capables de découvrir et d’accomplir les mitsvot d’eux-mêmes, sans même que l’ordre leur en fut donné, comme ce fut le cas chez les Patriarches.
SOUSTITRE : Des applications concrètes
De génération en génération, les maîtres de notre peuple se sont distingués par leurs qualités exceptionnelles et leur don à autrui inégalé. Voici deux exemples parmi des milliers d’autres.
Rabbi Chmoulé de Zhalikhov fut le Machguia’h [directeur spirituel] de la très célèbre yéchiva de Lublin, en Pologne. Il était connu comme un Juste d’une droiture sans concession, comme un homme saint et un grand cabaliste. Une nuit du Séder, il reçut à sa table un indigent d’un âge déjà bien avancé. Pendant le repas, rav Chmoulé s’aperçut que son invité éprouvait des difficultés à mâcher la matsa, qui était bien trop dure pour ses dents abîmées. Il lui proposa donc de tremper la galette dans la soupe. Mais dans cette communauté, on avait coutume de ne pas « tremper » la matsa, c’est-à-dire qu’on évitait que la matsa entre en contact avec un quelconque liquide. En raison de cette coutume, le vieillard sembla très gêné par la proposition du maître. Voyant cela, rav Chmoulé annonça que lui-même tremperait exceptionnellement sa matsa dans sa soupe, pour inciter son invité à l’imiter.
Pour cet homme saint, faire une concession sur une coutume n’était évidemment pas chose aisée. Pourtant, il n’hésita pas à y renoncer, pourvu que son invité se sente à l’aise et lui permettre d’apprécier son repas de fête.
De Pessa’h, passons à Yom Kippour. Rav Israël Salanter fut le fondateur du mouvement du moussar, qui reste jusqu’à nos jours très présent au sein du monde des yéchivot. On raconte que chaque veille de Yom Kippour, après avoir pris son petit-déjeuner, il prenait un marteau et se rendait dans toutes les synagogues de la ville, pour réajuster les clous des tables et des bancs sortis de leur place. En effet, en raison de l’affluence des fidèles, il y avait à craindre que quelqu’un se blesse lors des offices. Voilà comment ce grand maître se préparait à accueillir le jour du Grand Pardon.
Adapté à partir d’un article du rav Moché Reiss, pour Hamodia en hébreu.