8 Tammuz 5778‎ | 21 juin 2018

Aquiba : 70 ans d’histoire au cœur du judaïsme alsacien

Le grand établissement strasbourgeois accueille 650 élèves, héritiers d’une tradition pédagogique conjuguant excellence profane et spirituelle, dans l’esprit de stricte observance voulu par ses fondateurs : le grand rabbin Abraham Deutsch z al et Benno Gross zal.

L’école strasbourgeoise Aquiba fête son soixante-dixième anniversaire ce 8 mars devant quelque cinq cents invités. Pour cette soirée de gala, la mairie a prêté la grande salle du conservatoire de musique. Les organisateurs ont prévu de collecter des fonds pour octroyer des bourses d’études et multiplier les activités extra-scolaires. Un film doit être projeté sur l’histoire du prestigieux établissement et une pièce de théâtre jouée par des élèves sur un… « sujet-surprise ». Le chanteur d’origine marocaine – et de sensibilité ‘Habad – Avraham David est chargé de la partie musicale à tonalité ‘hassidique. L’école accueille aujourd’hui environ six cent cinquante jeunes, du gan au lycée : garçons et filles, séparés dès la 6e. C’est une institution en Alsace, classée parmi les meilleurs établissements à l’échelle régionale et même nationale, avec des taux de réussite au bac avoisinant les 100 % certaines années. Pourtant, Aquiba reçoit tout le monde, sans sélection en termes de niveaux intellectuel, social ou religieux. Elle vise l’excellence en ‘hol comme en kodech et la stricte application de la Halakha pour les enfants et adolescents juifs de la ville, quelle que soit la manière dont ils sont élevés par leurs parents. Une fidélité sans faille à la voie tracée par le fondateur de cette structure pédagogique hors norme, l’ancien grand rabbin du Bas-Rhin Abraham Deutsch zal. Réfugié en zone libre sous l’Occupation, ce dernier a pensé à la renaissance du judaïsme alsacien avant même de rentrer chez lui puisqu’il a créé à Limoges un « petit séminaire » – beth hamidrach éphémère destiné aux Juifs qui avaient migré en Haute-Vienne pour tenter d’échapper aux rafles. C’est le célèbre philosophe et professeur Benno Gross zal qui a dirigé Aquiba de 1948 à 1969, année de son alya. L’école représentait à ses yeux une réponse à la Shoah et « aux événements qui venaient de traumatiser la communauté juive jusqu’à l’ébranler dans ses fondements ». Il ne s’agissait pas seulement de restaurer le passé, mais surtout de permettre aux générations nouvelles de retrouver les sources vivantes de l’étude (Tanakh, michna, guemara) et de rebâtir une armature communautaire ambitieuse. Il faut préciser qu’ouvrir un groupe scolaire confessionnel à plein temps n’allait pas de soi après la Libération. Entre les deux guerres, les enfants juifs ne fréquentaient que des établissements publics, avec une ou deux heures hebdomadaires d’enseignement religieux, « généreusement » octroyées grâce au régime concordataire en vigueur en Alsace-Moselle. Mais c’est bien le « franco-judaïsme » et un patriotisme exacerbé imprégné de laïcité militante qui l’emportaient, après des décennies sous la coupe allemande (Berlin ayant annexé la région de 1871 à 1918). Cependant, le kodech restait présent dans les esprits comme dans les cœurs. En effet, « les anciens avaient connu les petites écoles juives rurales qui pullulaient ici au 19e siècle, avant l’avènement de la Troisième République », indique Norbert Schwab, professeur d’histoire-géographie à Aquiba depuis… 1979. Il n’empêche qu’un très grand nombre d’adolescents juifs strasbourgeois sont capables, de nos jours, de lire, comprendre et même commenter une page de sidour. Ce n’était pas le cas au cours des décennies 1920 et 1930, ce privilège étant réservé aux plus âgés ou à quelques érudits ayant étudié dans les yéchivot d’Europe de l’Est. En vérité, Aquiba – d’où sont sortis quantité de médecins, juristes, enseignants, talmidé ‘hakhamim de renom, dont il serait difficile de dresser la liste exhaustive – est née deux fois. Car elle a été secouée par une crise il y a une dizaine d’années. Après le long mandat d’Isaac Bibas, un physicien qui est resté à la tête de l’école pendant plus de vingt ans avec l’assentiment général, des conflits ont éclaté vers 2007-2008 entre la nouvelle direction, une partie du corps enseignant et des parents : problèmes de management et fracture religieuse. L’établissement s’est « libéralisé ». Délaissant les pratiques orthodoxes, il a si profondément déboussolé les Strasbourgeois que les effectifs ont drastiquement chuté en peu de temps. En 2010, les élèves n’étaient plus qu’une centaine et l’institution, faute de moyens, aurait pu disparaître si David Uzan, ancien professeur de kodech formé à la pédagogie par Isaac Bibas, n’en avait pris fermement les rênes. Avec un mot d’ordre : le retour aux fondamentaux et aux mitsvot. Sans concessions. En un trimestre à peine, les familles se sont bousculées au portillon et trois cents enfants ont intégré ou réintégré la vielle dame sise entre l’avenue des Vosges et le parc des Contades. Depuis, elle ne désemplit pas.

AXEL GANTZ

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