8 Tevet 5779‎ | 16 décembre 2018

La Justice israélienne sur le banc des accusés

Au cours des dernières années, l’opinion publique israélienne a progressivement perdu confiance en sa justice. En mai dernier, un sondage révélait que seuls 45 % des Juifs israéliens font confiance à leurs tribunaux contre 65 % en l’an 2000. Et l’affaire des whatsapp révélée dimanche soir par la chaîne 10 israélienne et qui se rapporte à l’enquête sur le dossier 4000, risque de remettre en cause cette confiance déjà très affectée.

Dans le dossier 4000 (Bezek-Walla), la juge Poznanski-Kats avait décidé de prolonger la garde à vue des principaux suspects, Shaoul Alovitz, patron de Bezek et Nir Heffetz, conseiller de presse de la famille Nétanyaou de plusieurs jours. En fin de semaine dernière Heffetz s’est plaint des conditions de détentions très difficiles dans lesquelles il avait été placé et l’on a estimé qu’en agissant ainsi la police tenté de « briser » Heffetz et de le pousser à devenir témoin à charge contre Mr Nétanyaou, à l’instar de Shlomo Filber, l’ex directeur général du ministère des Télécommunications. Mais il y a eu bien plus grave : dimanche soir, le journaliste Doron Herman de la chaîne 10 a révélé que la juge Poznanski-Kats chargée de prolonger la garde à vue des suspects, a coordonné ses décisions avec le responsable de l’enquête au sein de l’Autorité des Obligations ce qui représente une grave entrave à la Justice !

Il faut avant tout saluer la chaîne 10 pour avoir osé révéler ce scoop retentissant, en mesurant pleinement que celui-ci risquait d’entraver la procédure judiciaire contre le Premier ministre. Une fois n’est pas coutume, la 10 généralement parmi les médias les plus hostiles à Nétanyaou a choisi d’informer le public de certaines carences plutôt que de se focaliser sur sa cible traditionnelle.

Ceci étant, les révélations de la 10 ont été perçues comme un véritable tremblement de terre dans le monde juridique en Israël. C’est en effet la première fois qu’un juge et un enquêteur paraissent ainsi coordonner la prolongation ou non d’une garde à vue. En agissant de la sorte la juge Poznanski-Kats a trahi son serment de loyauté envers le Droit et la Justice. Et même s’il ne faut pas la condamner avant l’heure, il est certain qu’elle doit faire l’objet d’une procédure qui déterminera la gravité de ses actes. Idem pour l’enquêteur avec lequel elle a traité. Mais ce qui est plus grave, c’est que cette révélation risque d’affecter profondément la confiance déjà limitée de l’opinion publique envers les Tribunaux et envers la capacité des juges à s’élever au-dessus des mêlées politico-médiatiques pour juger sans complaisance avec droiture et intégrité. A moyen et long termes, ces quelques échanges sur whatsapp, peuvent remettre en cause toute la crédibilité des juges. Car qui pourra garantir qu’en aparté d’autres magistrats ne se comportent pas de la sorte ! Et au-delà, cette révélation va conforter les soupçons de ceux qui affirment que depuis quelques semaines le Premier ministre est victime d’une kabbale médiatique et judiciaire, orchestrée par une police qui s’acharne à trouver, en particulier en multipliant les témoins à charge, des infractions à la loi. Selon un récent sondage réalisé avant ce développement, 34 % des Israéliens sont persuadés que Mr Nétanyaou est victime d’une telle kabbale. Et il sera désormais impossible de persuader ce tiers de la population israélienne du contraire.

Enfin cette apparente bavure grave de la juge Poznanski se rajoute, au silence de la présidente de la cour Suprême Esther Hayout qui n’a pas jugé nécessaire de se tourner vers la police lorsque son amie proche la juge Hila Guerstel est venue lui révéler que Nir Heffetz le conseiller médiatique des Nétanyaou venait de tenter de la soudoyer en lui proposant le poste de conseiller juridique du gouvernement en échange d’une fermeture du dossier de Sarah Nétanyaou dans l’affaire de la Résidence de la rue Balfour. Et elle se rajoute également aux accusations portées par le patron de la police Rony Alcheikh contre le Premier ministre selon lesquelles ce dernier aurait mandaté des détectives privés pour trouver des agissements compromettants dans la vie privée des enquêteurs de la police chargés des dossiers Nétanyaou. Enfin, cette affaire se rajoute aux critiques émises en début de semaine par le juge de la Cour Suprême Meni Mazouz envers l’actuel leadership israélien. Lorsqu’un juge comme Mazouz qui décida dans les années 2000, alors qu’il était conseiller juridique, de fermer le dossier douteux de l’île grecque lié à Ariel Sharon, prétend donner des leçons de bonne conduite à « l’actuel leadership », sous-entendu à Nétanyaou, alors il n’est pas étonnant que la confiance du peuple pour ses juges en soit irrémédiablement affecté.

Daniel Haïk