9 Av 5778‎ | 21 juillet 2018

La paracha au féminin – Des bœufs et des #BF

Vous savez tout sur elle et elle sur vous. C’est elle la première que vous appelez pour lui raconter les facéties de votre petit dernier et les misères de votre grand premier. Mais cela suffit-il pour autant pour faire d’elle – et de vous – une amie avec un a majuscule ?

Le verdict de la Paracha.

 

5 000 amies et moi, et moi et moi…

Quel est le nombre maximal d’amies que vous pourriez vous vanter de compter ? Question indiscrète, me direz-vous. Peut-être, mais là n’est pas la question. Quoi qu’il en soit, la réponse va dépendre de la personne à qui vous allez soumettre cette interrogation existentielle.

À en croire Mark Zuckerberg et ses collègues du « Livre des Visages » vous pourriez – du moins en théorie – remplir une salle de 5 000 personnes à la prochaine Bar-Mitsva de votre fils, et encore, rien que du côté des dames. Un nombre faramineux, pardonnez le jeu de mots, qui correspond en effet au plafond de contacts autorisés sur le célèbre réseau social. C’est le traiteur qui va se frotter les mains !

 

Le nombre de Dunbar, vous connaissez ?

En revanche, si vous vous en remettiez aux passionnants travaux menés en 1993 par Robin Dunbar, vous seriez sans doute tentée de faire un sacré coup de balai dans votre liste d’invitations. Et sur le coup, c’est plutôt votre cher et tendre qui va retrouver son sourire.

Cet anthropologue britannique a en effet démontré (et ne me demandez surtout pas comment) que si l’homo sapiens est connu pour être une espèce extrêmement sociale, il existe une limite dans le nombre d’amis qu’il peut avoir. En mettant en relation la taille du cerveau humain et celle des groupes dans lesquels nous évoluons, notre chercheur Ès Amitié en est arrivé au nombre maximal de 148. Un nombre qui a même eu le mérite d’être renommé « nombre de Dunbar ».

En d’autres termes – et au risque de briser plus d’un cœur – les 4852 autres personnes qui ont pourtant eu l’amabilité d’accepter votre invitation sur FB, ne peuvent tout simplement pas prétendre au titre de #BF, ni encore moins à celui de #BFF. Et si vous ne connaissez pas la signification de ces sigles, à savoir #BestFriend et #BestFriendForever, eh bien c’est tout à votre honneur. C’est sans doute la preuve que vous ne croyez pas aux amitiés à tout bout de clics. Et c’est peut-être aussi le signe que la petite réflexion qui va suivre va vous plaire.

 

Bœuf et belliqueux

Dans la Paracha que nous lirons cette semaine, celle de Michpatim, la Torah introduit les fameuses lois du bœuf belliqueux. Quelques versets remplis d’action et de rebondissements que nos maris, pères et fils n’en finiront pas de disséquer dans les pages du traité de Baba Kama. Et nous autres dames dans tout ça ? Rassurons-nous, il y en a aussi pour nous. Preuve en est ce passage qui, contre toute attente, va donner lieu à une belle réflexion sur l’amitié.

Lisez donc : « Si le bœuf appartenant à un homme blesse le bœuf de son prochain et le fait périr, on vendra le bœuf vivant ; ils s’en partageront le prix, et partageront aussi le bœuf mort. » (Chémot, 21, 35)

L’expression employée par l’Écriture pour désigner la malheureuse victime bovine est « chor rééhou », que nous avons traduite sans trop d’hésitation par : « le bœuf de son prochain ».

Mais le Ibn Ezra, dans son commentaire classique sur la Torah, rapporte une curieuse interprétation d’un dénommé Ben Zouta. Lequel affirme que le mot « son prochain » se rapporte au bœuf belliqueux, non pas à son imprudent de propriétaire.

 

Envoyez-le au pâturage

En d’autres termes, si vous deviez raconter la Paracha à vos enfants ou à vos élèves en « mode Ben Zouta », vous diriez ceci : « Il était une fois deux bœufs qui étaient très copains. Le premier était agressif, tandis que le second était doux comme un agneau. Un beau jour, le bœuf violent a vu rouge et il a encorné son ami bœuf. Et ensuite, ça c’est très mal terminé ! »

Bien entendu, cette explication pour le moins puérile est loin de trouver grâce aux yeux de l’illustre grammairien espagnol qui va s’empresser de la réfuter. Et avec une pointe d’humour résolument sarcastique, le Ibn Ezra va trancher qu’un bœuf n’a pas d’ami si ce n’est Ben Zouta en personne ! Comme si une personne capable d’une telle traduction n’avait pas sa place au Beth Hamidrach, mais plutôt du côté des pâturages…

Tout cynisme à part, ce commentaire souligne le fait que l’amitié est l’apanage des êtres humains, non pas des animaux. Car si ces derniers peuvent parfaitement avoir des compagnons, ils ne peuvent en aucun cas avoir des amis. Et c’est la raison pour laquelle, Rabbi Avraham Ibn Ezra se montre si sévère avec la traduction de ce fameux Ben Zouta.

Reste à comprendre pourquoi…

 

Pour le meilleur et pour le pire

Le Rav Its’hak Houtner zatsal remarque que l’hébreu possède plusieurs appellations pour désigner « un ami ». Il y a le mot « ‘haver », le mot « yedid », et bien sûr le mot « réa », qui apparaît dans notre Paracha. Quel est donc la particularité de ce dernier ? Selon le Rav Houtner, la réponse est à chercher dans un autre terme hébraïque qui partage la même étymologie, à savoir, celui de « téroua ». Or selon le Targoum Onkelos, ce mot renvoie à la notion de gémissement, de cri plaintif. À titre d’exemple, le nom donné à la fête de Roch Hachana est Yom Téroua, un « jour de pleurs saccadés », qu’évoquent le son du Chofar.

Plutôt déprimant pour un terme censé décrire une amie, pas vrai ?! Eh bien détrompons-nous. Cette définition pourtant lugubre vient nous livrer la définition suprême d’une amie avec un a majuscule. Car une vraie amie, nous enseigne le Rav Houtner, est une personne qui a le courage de briser nos certitudes, de mettre en exergue les cassures et les incohérences qu’elle décèle en nous, même s’il serait beaucoup plus commode pour elle de les ignorer. Une vraie amie est celle qui a le courage de nous remettre en question. Tel ce Chofar qui nous extirpe de notre léthargie, une vraie amie est parfois prête à nous ébranler. Parce qu’elle nous connaît parfois mieux que nous. Et surtout, parce qu’elle désire sincèrement notre bien.

Or force nous est d’admettre que cette noble définition ne peut en aucun cas s’appliquer à des bœufs ni à leurs semblables à quatre pattes. Car si deux bœufs peuvent parfaitement brouter en duo voire même beugler en chœur à chaque passage de TGV en pleine campagne, ils ne pourront jamais s’avouer l’un à l’autre : « Hé frère, je te trouve un peu agressif ces derniers temps » ou encore : « À mon avis, tu ferais mieux d’y aller mollo avec la farine animale, elle est tout pleine d’OGM »

 

Une amie avec un a majuscule

Rassurons-nous, le but n’est pas de transformer nos amitiés en « corrida de toros ». Pas non plus de devenir critique à l’extrême avec les personnes qui nous sont chères, car une telle amitié ne ferait pas long feu. Il s’agit simplement de nous rappeler qu’une vraie amie n’est pas forcément celle qui nous « caresse dans le sens du poil », celle qui chante sans arrêt nos louanges sur tous les toits, et celle qui, bien entendu, s’empresse de « liker » le moindre de nos statuts avec moult émoticônes en forme de cœur rose fluo.

Alors, réflexion faite, Robin Dunbar n’a pas eu tort de restreindre notre liste d’amies. Mais il s’est sans doute montré encore trop généreux en avançant le nombre de 148. Car ce genre d’amies, toujours prêtes à nous remettre dans le droit chemin, toujours désireuses de faire ressortir le meilleur de nous-mêmes, ne se croisent pas à tous les coins de rue. Et si vous en avez trouvé ne serait-ce qu’une, 5000 sur vous !

Ora Marhely

Inspiré d’un Dvar Torah du Rav Issakhar Frand paru sur Torah.org