6 Kislev 5779‎ | 14 novembre 2018

La Paracha au féminin – Les femmes viennent de la Lune

Ou pourquoi ni Tintin, ni Neil Armstrong ne sont les premiers hommes à avoir marché sur l’étoile du soir…

 

« Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité ». Cette phrase mythique, Neil Armstrong la prononce le 21 juillet 1969 en posant, pour la première fois, le pied sur la Lune. Suivi par des centaines de millions de téléspectateurs par écrans noir et blanc interposés, l’astronaute américain entre dans la légende pour être bientôt rejoint par son coéquipier Buzz Aldrin.

Évidemment, les deux membres de l’équipage d’Apollo 11 ne vont pas résister à la tentation de s’offrir une petite balade sur les cratères lunaires. Tout juste le temps d’enlaidir la Reine des ombres avec tout un tas d’instruments scientifiques. De collecter, en guise de souvenirs pour leurs copains de la NASA, quelque 21,7 kilogrammes de roche et de sol. Ah, j’oubliais ! De planter le drapeau américain qui, même sans vent, va réaliser l’exploit de flotter… Et à peine deux heures et demie plus tard, les voilà qui remontent à bord du module de commande pour reprendre le (très) long chemin de la Terre.

 

On a marché sur la Lune…

Ce qu’Armstrong ignore, ainsi que les foules en liesse qui l’accueillent en héros à son amerrissage au large d’Hawaï, c’est que, s’il est indubitablement le premier homme à avoir marché sur la Lune, il n’en est pas pour autant le premier être humain à avoir réalisé cet exploit. D’ailleurs, s’il avait pris la peine de prolonger sa « Moonwalk », il aurait peut-être eu la glaciale surprise (et la cuisante déception) de tomber nez-à-nez avec l’une ou l’autre des lectrices assidues de « La Paracha au féminin ». Et pour cause, contrairement à ce que martèle l’éminence grise qu’est John Gray, nous autres femmes ne venons pas de la planète Vénus. Nous venons bel et bien de la Lune. Et pour le coup, nous ne sommes pas peu fières de nos nébuleuses origines…

 

Décrocher la Lune

Au fait, connaissez-vous le mérite particulier qui permit à la gente féminine de « décrocher la Lune » ? La réponse tient au fascinant passage suivant du Pirké déRabbi Eliézer (chap. 45). Il s’avère que, lorsque les Enfants d’Israël voulurent confectionner le veau d’or, Aaron leur suggéra de récupérer les anneaux de leurs épouses, fils et filles et de les lui rapporter (Chémot 32, 2). Sachant que les femmes auraient du mal à se séparer de leurs bijoux, il espérait ainsi gagner du temps et retarder, autant que faire se pouvait, la fatale transgression. Finalement, ce ne fut guère la coquetterie qui dissuada ces dames de faire don de leurs anneaux, mais le refus catégorique de participer à une démarche aussi abjecte que l’idolâtrie. « Vous désirez fabriquer un veau qui n’aura aucun pouvoir de vous sauver ? rugirent-elles à l’adresse de leurs maris. Il n’en est pas question ! Nous ne vous écouterons pas ! » Et parce que cette scène se produisit à une époque où l’émancipation féminine relevait encore de la science-fiction, le Maître du monde les récompensa généreusement pour leur rébellion sacrée. Il leur accorda Roch ‘Hodech, une fête tout particulièrement réservée aux dames, puisque celles-ci sont dispensées d’y effectuer certaines besognes. En outre, Il leur promit que, dans le Monde Futur, elles se renouvelleront comme la lune à Roch ‘Hodech (cf. l’article « Botox version Biblique », Parachat Vayakhel-Pékoudé 2017).

Ce fut donc à la suite de cette mutinerie organisée par nos courageuses ancêtres, que nous-mêmes plantâmes fièrement notre drapeau sur la Lune.

 

Trouvez l’intruse

Bien entendu, si cette réponse ne vous satisfait pas complètement, c’est la preuve que, si vous venez de la Lune, vous êtes loin d’être dans la Lune. Car, comme vous ne manquerez pas de vous le demander, quel rapport peut-il bien y avoir entre le refus de participer à la faute du veau d’or et la célébration de la réapparition de la Lune chaque mois ? En quoi cette récompense leur est-elle particulièrement adaptée ?

Nous allons répondre à cette question par une autre question, laquelle est soulevée par l’auteur du commentaire Arouguat Habossem et citée par le Rav Frand : n’est-ce pas étrange que Hachem, qui incarne l’Éternité et la Vérité absolue, ait créé un corps céleste aussi fluctuant que la Lune ? Alors que le Soleil et les étoiles sont de taille constante, la Lune, elle, évolue sans arrêt ! D’un minuscule croissant, elle grossit peu à peu jusqu’à devenir un cercle complet. Puis elle se rétrécit aussitôt, jusqu’à de nouveau disparaître pratiquement de notre champ de vision ! N’est-ce pas là un astre qui fait office d’« intruse » au sein d’un univers dominé par la constance et la régularité ?

 

La face cachée de la Lune

La réponse se cache dans un verset célèbre que nous lirons cette semaine : « Ha’hodech hazé lakhem roch ‘hodachim ». Au sens simple, ces mots sacrent le mois de Nissan comme le premier du calendrier juif. Mais l’auteur du Arouguat Habossem propose d’en faire une lecture homilétique riche en enseignements. Il nous explique que la symbolique du Mois (ha’hodech hazé), né de la fluctuation de la Lune, nous est personnellement destinée en tant que membres du peuple juif (lakhem).

Ceux qui connaissent notre histoire savent, en effet, qu’elle n’eut rien d’un long fleuve tranquille. Qu’elle fut faite de hauts, mais surtout de bas. « Qu’est-ce qu’un Juif ? s’étonnait à ce propos Léon Tolstoï. Quelle créature unique est-il, celui que tous les dirigeants de toutes les nations du monde ont disgracié, écrasé, persécuté, brûlé et noyé, et qui, malgré sa colère et sa fureur, continue à vivre et prospérer ? »

La proverbiale « énigme juive », c’est la Lune qui la résout. C’est elle qui, par l’exemple, de sa perpétuelle fluctuation, nous insuffle un formidable message d’espoir. C’est elle qui nous rappelle, avec chaque mois qui passe, que diminution ne rime pas forcément avec disparition. Qu’amoindrissement n’est pas obligatoirement synonyme d’arrêt de mort.

Car, à l’image du cycle lunaire, le peuple juif traverse des moments de gloire mais aussi des moments de décadence. Mais il n’en reste pas moins « le symbole même de l’éternité », pour plagier l’expression tolstoïenne.

 

Au clair de la Lune

En plus de justifier la place de la Lune dans le cosmos, cette magnifique réflexion va jeter un nouvel éclairage sur le lien qui unit la nouvelle Lune aux réfractaires féminines du veau d’or.

La Torah nous raconte en effet que Moché Rabbénou était monté sur le mont Sinaï et avait promis qu’il serait de retour 40 jours plus tard. Mais le jour promis de son retour arriva, et leur guide ne donnait aucun signe de vie. Comme si leur tension n’était pas assez forte, le Satan leur montra une vision céleste de Moché gisant inerte dans un cercueil. C’est donc ce sentiment écrasant de découragement qui les poussa à s’adonner à l’idolâtrie.

Mais la force des femmes de cette époque fut d’avoir résisté à succomber au désespoir environnant. Au plus noir de la nuit, elles demeurèrent convaincues qu’un jour nouveau allait bientôt se lever, que le salut divin allait bientôt se matérialiser. Or, rien ne saurait mieux incarner la foi résiliente qui habita nos ancêtres que cette Lune, qui ne croît en taille et en luminosité qu’après avoir été à deux doigts de disparaître. D’où la récompense ô combien appropriée qui leur fut attribuée, et dont nous jouissons jusqu’à ce jour : douze jours de fête supplémentaires pour célébrer le renouveau d’un astre qui ne s’avoue jamais vaincu.

 

À l’annonce du mois de Chevat qui, lui aussi, salue le renouveau de la nature au plus glacial de l’hiver, puissions-nous faire souffler les vents de l’espoir aussi bien en nous-mêmes qu’autour de nous. Et surtout, ne jamais hésiter à viser la Lune. Parce que, nous non plus, ça ne nous fait pas peur…

 

Ora Marhely