13 Tammuz 5781‎ | 23 juin 2021

DOSSIER – Comment Teva a pu plonger aussi bas

L’annonce, jeudi dernier, du licenciement de plus d’un quart de ses employés à travers le monde, dont 1 700 en Israël, a prouvé que Teva, qui fut le fleuron de l’industrie israélienne pendant plusieurs décennies, était bien malade. Et pour comprendre cette maladie, il faut en déterminer les causes. Ce qu’Haguesher vous propose de faire.

 

Il s’appelle Erez Vigodman et c’est par lui que le scandale Teva est arrivé. Pourtant lorsqu’il prend ses fonctions de directeur général du grand consortium pharmaceutique israélien, en février 2014, tout le monde applaudit. Vigodman a, à son actif, le sauvetage et la rentabilisation de grandes compagnies israéliennes. Il est membre du conseil d’administration de Teva depuis 4 ans, et il a déjà été désigné par le mythique patron de Teva, Eli Horovitz, qui décèdera en 2011, comme celui qui, un jour, sera aux commandes du porte-étendard de l’industrie israélienne. A cette époque, Teva est encore le puissant N°1 mondial parmi les compagnies pharmaceutiques spécialisées dans les médicaments génériques. Mais le consortium  est déjà quelque peu souffrant. De facto, il craint pour son avenir : en effet, les brevets d’exclusivité de son médicament phare, le Copaxone, qui représentent 40% de ses revenus, vont expirer en mai 2014, et ensuite, la concurrence risque d’être plus dure encore sur ce juteux marché. Mais au-delà, la crainte du Conseil d’administration de Teva est de voir le consortium se faire « dévorer » par plus gros que lui. En effet, depuis le début des années 2010, la tendance dans ce secteur est à la concentration et aux regroupements. Seuls les consortiums les plus gros pourront tenir le choc de la libéralisation des brevets. Tout cela suscite un doute qui se répercute sur les cours de l’action de Teva à Wall Street et à Tel Aviv. Le conseil d’administration est donc persuadé, en février 2014, qu’après avoir échoué en nommant Jérémy Levin un an et demi auparavant à sa tête et après l’avoir limogé très rapidement, il tient avec Vigodman, le directeur providentiel, celui qui outre l’avantage d’être israélien, possède l’expérience nécessaire pour maintenir le cap et préserver la compagnie des écueils menaçants qui doivent surgir dans les années à venir.

Et effectivement, les débuts de Vigodman à la tête de Teva sont prometteurs : il procède à certaines nominations dans l’équipe de direction internationale de Teva, qui restaurent la confiance des investisseurs et des actionnaires. En quelques mois, l’action de Teva passe de 38 dollars l’unité à 70 dollars ! En 2015, il est même désigné l’homme de l’année par le quotidien économique israélien Globes. Son salaire annuel de 22 millions de shekels fait, certes, grincer des dents, mais la réponse du Conseil d’administration de Teva est prête : tout ce qui est bon, est cher. Mais c’est alors que le brillant directeur va commettre plusieurs erreurs d’appréciations, toutes aussi surprenantes que dramatiques pour la compagnie.

Nous l’avons souligné : la tendance, dans les compagnies pharmaceutiques, est vers plus de concentration. Pour éviter d’être rachetée par d’autres consortiums plus puissants, Teva doit absolument grandir et pour cela, elle doit se livrer à quelques acquisitions sur le marché des médicaments, génériques ou non. Vigodman a alors deux options : la première est de procéder à plusieurs petites acquisitions prudentes qui vont permettre à la compagnie de se diversifier et de trouver, progressivement, d’autres moyens de revenus en perspective de la fin du brevet d’exclusivité du Copaxone. La seconde est de faire « un grand coup » qui prouverait à la fois la vitalité de la société, et son désir de ne pas se laisser ravir le leadership mondial en matière de médicaments génériques. Erez Vigodman n’est pas l’homme des petits pas. C’est un patron qui préfère de loin les grandes démarches stratégiques.

En avril 2015, il entreprend de racheter Mylan, le rival américain de Teva dans le secteur du générique, pour la bagatelle de … 40 milliards de dollars ! Une somme faramineuse, même pour un géant tel que Teva. Seul problème : le patron de Mylan ne veut pas vendre. Après avoir échoué dans cette démarche, Vigodman se retourne vers un second rival américain de Teva, le consortium Allergan. Déterminé à ne pas essuyer, à nouveau, une fin de non-recevoir, il propose entre 40 et 45 milliard de dollars pour le département générique d’Allergan, ce qui est bien au dessus de sa valeur marchande. Le marché se conclura à 40 milliards de dollars. Cette somme sera versée dans son immense majorité en cash (!), et le reste en actions de Teva. Mais l’excellente réputation de Vigodman persuade les indécis : si ce lauréat d’Harvard a pris cette décision, c’est probablement qu’il sait ce qu’il fait.

Eh bien non ! Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, on peut affirmer qu’en procédant à cette acquisition gigantesque, Vigodman a commis l’erreur fatale, celle  qui est en train de faire plonger Teva vers des abîmes sombres et dangereux.

En effet, trois mois à peine après cette acquisition massive, en septembre 2015, Hillary Clinton annonce que, si elle est élue présidente des Etats-Unis, elle ferait baisser le prix des médicaments génériques. La conséquence d’une telle annonce est radicale : les actions de la plupart des puissants consortiums pharmaceutiques chutent de 20 à 80% ! Teva qui a, elle aussi, subi le contre-coup de ce développement, aurait pu, jusqu’en août 2016, utiliser la clause de rétractation qui lui aurait permis de renoncer à l’achat d’Allergan. Elle aurait pu réviser à la baisse le prix du marché. Mais non ! Vigodman  se montre négligeant, ou pire, arrogant sur ce point, et il laisse le marché se conclure, au détriment évident de Teva. A cela, il faut rajouter, début 2016, une autre acquisition totalement ratée, cette fois de la compagnie pharmaceutique mexicaine Rimsa pour la somme de 3,2 milliards de dollars, ainsi qu’une politique totalement obsolète et inadaptée dans le domaine de la recherche et du développement de Teva, et l’on comprend mieux pourquoi, et comment, le fleuron de l’industrie pharmaceutique, ou plutôt le fleuron de l’industrie israélienne, se retrouve aujourd’hui dans une situation aussi périlleuse et traverse la crise la plus grave de son histoire. Au début de 2017, l’action de Teva était toujours cotée autour des 30 dollars, mais la douloureuse différence, c’est qu’à cause des acquisitions hasardeuses de Vigodman, le consortium se retrouvait avec une dette de plus de 30 milliards de dollars à éponger !

Début février 2017, Vigodman a été contraint de démissionner de ses fonctions. Mais il n’a pas vraiment payé cher ses erreurs capitales de gestion. En effet, après avoir perçu, durant son mandat à la tête de Teva, un salaire annuel s’élevant à 22 millions de shekels, Vigodman a reçu une sorte de compensation pour son départ précipité, et a perçu une prime de plus de 3 millions de dollars pour les 3 années passées à la gestion de Teva ! Un véritable parachute en or qui lui permet, aujourd’hui, d’envisager l’avenir avec sérénité. Ce qui n’est malheureusement pas le cas des employés de Teva.

Daniel Haïk