29 Kislev 5778‎ | 17 décembre 2017

Parachat Vayéchev – Yossef, l’ami de ses frères…

Une lecture superficielle du récit du différend qui partageait Yossef et ses frères, laisse parfois le sentiment que celui-ci était un jeune homme fier, choyé par son père, et surtout, n’ayant aucun remords à « casser du sucre » sur le dos de ses frères. Or, une analyse plus attentive des versets nous montrera tout le contraire…

 

Voici comment la Torah relate la manière dont Yossef médisait de ses frères auprès de leur père : « Yossef, âgé de dix-sept ans, faisait paître les brebis avec ses frères. Il était un jeune homme, [passant son temps] avec les fils de Bilha et les fils de Zilpa, épouses de son père. Yossef rapportait sur leur compte de mauvais propos à leur père » (Béréchit 37, 2).

Plusieurs expressions de ce verset méritent qu’on s’y attarde. Tout d’abord, pourquoi est-il précisé qu’il était un « jeune homme », alors que son âge vient d’être indiqué ? Ensuite, l’expression : « Yossef rapportait » est assez singulière dans la Torah, puisque celle-ci emploie plutôt les verbes « relater » ou « raconter » dans ce genre de contextes. Enfin, dans la dernière partie de ce verset, on remarque une autre anomalie : comme le sujet de cette phrase est « Yossef », on se serait attendu à ce qu’il se conclue ainsi : « à son père ». Pourquoi le verset fait-il soudain à nouveau référence aux frères, en parlant des « mauvais propos à leur père » ?

Des règles de médisance

Selon l’Afiké Yam (début du tome II, cité dans Véhigadta), ces quelques remarques nous montrent avec quels scrupules Yossef respectait les lois de médisance, conformément aux prescriptions de la Torah.

En effet, la Halakha stipule que, dans le cas où l’on surprend un jeune homme filer du mauvais coton, il est permis d’aller le « dénoncer » auprès de son père ou de son maître, dans l’espoir que ceux-ci parviennent à le remettre dans le droit chemin. En effet, dans ces circonstances, il s’agit d’une médisance à but constructif, n’étant pas motivée par la volonté de dénigrer l’autre mais au contraire, de lui permettre de s’améliorer. Cependant, pour qu’une telle dérogation puisse être envisagée, il faut respecter préalablement certaines conditions très strictes.

Or, en examinant le récit des « médisances » de Yossef, on s’aperçoit que telle était justement son intention : il ne cherchait nullement à dévaloriser l’importance de ses frères aux yeux de son père, mais bel et bien à les remettre dans le droit chemin. Comme le souligne Rachi (sur le verset précité), Yossef soupçonnait ses frères de commettre bien des maux et de dévier dangereusement des principes inculqués par Yaacov. Il lui sembla donc de la plus haute importance de révéler leurs méfaits à son père, dans l’espoir que celui-ci sût leur faire entendre raison.

Sermonner avant de médire

La première condition avant d’émettre une médisance « à but constructif » consiste à tenter tout d’abord d’adresser directement des reproches à l’intéressé. En effet, à quoi bon salir le nom d’une personne, si l’on a soi-même les moyens de lui faire prendre conscience de son erreur ? C’est seulement dans le cas où de tels reproches resteraient stériles – ou encore, si l’on a la conviction qu’ils ne seraient d’aucune utilité – qu’on a le droit de solliciter le père, le maître ou tout individu jouissant sur elle d’une certaine influence.

C’est la raison pour laquelle la Torah précise que Yossef était un « jeune homme ». En effet, étant alors le cadet de la famille, il était certain que des reproches ne lui attireraient que les sarcasmes de ses frères, et ne seraient absolument pas constructifs. En outre, précise la Torah, Yossef passait le plus clair de son temps avec les fils de Bilha et de Zilpa. Or, il soupçonnait justement ses autres frères – les fils de Léa – de mépriser les enfants des servantes. Si bien qu’à ses yeux, il était certain que les fils de Léa n’avaient que bien peu d’estime de lui, et qu’ils feraient certainement bien peu cas de ses remontrances. C’est la raison pour laquelle il décida de se rendre directement auprès de son père, pour lui faire part des dangereux errements de ses frères.

Démesure et excès

La deuxième condition qu’il faut impérativement respecter consiste à relater les faits très exactement tels qu’ils se sont déroulés, sans la moindre exagération et en toute objectivité. En effet, on peut parfois être si désireux de remettre l’intéressé dans le droit chemin que, mû par une bonne intention, on sera enclin à « accentuer » légèrement les faits et à les amplifier afin de s’assurer d’obtenir l’effet escompté. Or, pour qu’une telle médisance devienne légitime, elle doit être formulée en toute objectivité : on doit s’en tenir à relater très précisément ce que l’on a vu, sans s’autoriser la moindre exagération.

C’est la raison pour laquelle la Torah ne dit pas que Yossef « relatait » des médisances au sujet de ses frères – ce qui laisse entendre une part de subjectivité – mais qu’il les « rapportait » : il ne faisait que dresser un rapport exact des faits, sans nullement impliquer ses sentiments personnels.

Des motivations irréprochables

Il existe encore une condition nécessaire pour être autorisé à médire d’autrui : n’être animé d’aucune intention malsaine. En effet, nous savons qu’en règle générale, ce sont les actes et les paroles qui comptent, tandis que les intentions demeurent dans le domaine de l’abstrait, n’ayant pas un impact direct sur notre comportement. Ainsi, lorsqu’on accomplit une mitsva, on s’en rend quitte même si l’on n’a pas nécessairement pensé aux valeurs et significations qu’elle recèle, car seul l’acte détermine la conformité d’une action.

En revanche, s’agissant d’une médisance « à but constructif », il en va autrement : il est permis de la proférer à la seule condition qu’on soit animé d’intentions pures et décentes. Mais en aucun cas on ne pourra profiter de la situation pour en dégager la satisfaction personnelle et abjecte de souiller le nom d’autrui. Voilà pourquoi la Torah précise que Yossef a rapporté les apparents méfaits de ses frères non pas à « son » père – comme l’aurait voulu la syntaxe de la phrase – mais à « leur » père. Cette indication suggère que Yossef a consenti à médire de ses frères auprès de Yaacov uniquement parce que celui-ci était « leur » père à eux, et qu’à ce titre, il serait capable de leur faire entendre raison.

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