5 Shevat 5778‎ | 21 janvier 2018

L’histoire de la semaine – Souriez, vous êtes filmés !

« Hachem est ici, Hachem est là-bas.

Hachem est partout à la fois !

En haut, en bas, à droite à gauche.

Et partout à la fois ! »

Ces paroles te disent quelque chose ? Évidemment, Madame Diamant ! Ce sont celles de l’une des toutes premières comptines que tu as dû apprendre au Gan 1. (Ah, le bon vieux temps !) Mais attention, ne te laisse pas berner par le côté soi-disant simpliste de ces mots. Car ils contiennent plusieurs messages ultra-importants, que nous passerons ensuite toute notre vie à essayer de notre mieux d’intérioriser.

Pour commencer, ces paroles nous enseignent qu’Hachem se tient constamment à nos côtés pour nous guider et nous soutenir. Même en plein contrôle de maths, quand le théorème de Pythagore t’est brusquement sorti de la tête. Même en plein terrain de foot, quand tu t’efforces de mettre le but du siècle. Ou même en pleine rédaction d’article, quand ton ordinateur décide subitement de prendre sa retraite anticipée.

Pour continuer, ces paroles nous rappellent qu’Hachem nous observe constamment de Son regard bienveillant, pour voir comment nous réagirons face à l’épreuve. Même en plein contrôle de maths, quand tu résistes à l’envie de lorgner sur la copie du premier de classe. Même en plein terrain de foot, quand tu te retiens de faire un croc-en-jambe « innocent » au défenseur. Ou même en pleine panne d’ordinateur, quand tu maîtrises ta colère au lieu d’envoyer valser ton écran.

Car, comme on te l’a appris en maternelle, même si Sa présence n’est pas visible à l’œil nu, Hachem est ici, Hachem est là-bas. Hachem est partout à la fois ! Et c’est exactement le message que va nous illustrer la petite histoire suivante.

*           *           *

— Hé, Shmerel ! Tu es tombé du lit, ou quoi ? Qu’est-ce qui te prend de te lever si tôt ?

— Mêle-toi de tes bouteilles, Zelig ! Je suis attendu à neuf heures du matin tapantes par le Rabbiner.

— Ah bon, Monsieur veut s’instruire ?! M’étonnerait que le Rabbiner accepte un élève aussi « brillant » que toi. Et puis, n’oublie pas que tu ne sais même pas lire le russe. Alors, pour apprendre l’hébreu, je te souhaite bonne chance !

— Encore un mot de trop, Zelig, et tu vas goûter à mon poing en pleine figure. Et là, tu vas atterrir tout droit au Gan Éden !

La scène se déroule dans la petite taverne tenue par Zelig Gorokhowsky, en plein cœur du village de Salant. D’ordinaire, Shmerel Shandelewitz le cocher – l’un de ses plus fidèles clients – ne montre pas le bout de son nez rougi par l’alcool avant le début d’après-midi. Il faut le comprendre ; il est bien trop occupé à cuver les bouteilles de vodka bon marché qu’il a absorbées la veille.

Mais en cette chaude matinée d’été, notre paresseux cocher s’est levé à l’aube, exploit qu’il n’a pas relevé depuis belle lurette. C’est que, la veille, Shmerel Shandelewitz s’est vu confier une mission de la plus haute importance : à neuf heures du matin précises, il aura l’honneur de conduire le célèbre Rabbi Zundel de Salant en personne dans une ville lointaine. Et ça, ça mérite bien qu’il renonce à sa grasse matinée quotidienne !

Quelques petits verres de vodka plus tard (les tests d’alcoolémie n’existent pas encore à cette époque), notre cocher s’arrête devant la modeste chaumière du tsadik. Celui-ci l’attend déjà sur la chaussée, un livre saint en main.

— Je te remercie d’être venu à l’heure ! le félicite Rabbi Zundel tout en grimpant à bord de la voiture.

— Pas de quoi ! répond Shmerel, très fier de lui. Le roi des lèves-tôt, c’est moi !

À peine installé sur la banquette arrière, le tsadik de Salant se plonge avec délice dans son étude. Le chemin promet d’être long, et il est bien décidé à ne pas en perdre une minute en discussions futiles.

Moins d’une heure de trajet plus tard, la calèche s’arrête abruptement sur le bas-côté de la route. Surpris, Rabbi Zundel lève les yeux de son séfer. Il est encore trop tôt pour qu’ils soient arrivés à destination. Alors pourquoi le cocher fait-il halte ?

— Shmerel ? Pourquoi cet arrêt subit ? s’étonne le saint passager. Y aurait-il un quelconque problème avec tes chevaux, ou peut-être avec ta calèche ?

— Pas d’inquiétude, Rabbin ! le rassure le cocher. Mes chevaux se portent comme un charme, et ma calèche encore mieux. Pour tout vous dire, je viens d’apercevoir un champ rempli d’énormes épis de blé. Encore plus dorés que les petits pains que me préparait autrefois ma Shprintza ! Et la bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas le moindre paysan en vue. Je vais m’en cueillir quelques brassées ni vu ni connu. Et puis je les rapporterai à la maison ! Shprintza sera folle de joie. Et puis, qui sait ? Si je repère un pommier dans les parages, elle aura même de quoi me préparer un strudel aux pommes ! Quelle aubaine, alors !

— Enfin, Shmerel ! le réprimande gentiment Rabbi Zundel. Ce champ de blé ne t’appartient pas. Tu n’as pas le droit de te servir sans permission.

— Voyons, Rabbi Zundel ! Ne soyons pas si tatillons ! s’exclame le cocher en haussant les épaules. Quelques épis de blé en plus ou en moins ne changeront rien à ce chanceux de paysan. Je vais faire ma petite récolte en quelques minutes. Quant à vous, Rabbi Zundel, restez bien au frais dans ma calèche. Oh, et puis je vais vous demander un petit service : jetez un coup d’œil par la fenêtre. Si jamais vous apercevez le propriétaire, faites-moi aussitôt signe. Je laisserai tomber les épis et je regagnerai en toute vitesse la calèche. Je peux compter sur vous, Rabbin ?

Rabbi Zundel ne prend même pas la peine de répondre. Assis sur sa banquette, il se désole de la scène regrettable à laquelle il assiste à contrecœur. Soudain, une idée audacieuse lui vient à l’esprit.

Soufflant dans ses deux mains ajustées en cornet, il crie à l’adresse du cocher : « Attention, Shmerel ! Il t’observe ! Reviens vite dans la calèche ! »

Abandonnant la brassée d’épis de blé qu’il tient en mains, notre gredin de cocher prend ses jambes à son cou et vole en direction de la voiture. Haletant et pantelant, il grimpe sur la banquette avant et démarre en trombe.

— Merci, Rabbi ! Grâce à vous, je l’ai échappé belle ! s’écrie le cocher, tout en fouettant ses chevaux. J’ai même cru entendre un chien aboyer.

— Tout le plaisir était pour moi, répond Rabbi Zundel avec un sourire mystérieux.

Une fois la calèche suffisamment éloignée du « lieu du crime », Shmerel se permet un regard en arrière, curieux d’observer le paysan auquel il a échappé. Quelle n’est pas sa surprise, en constatant que le champ est aussi vide qu’il l’était à son arrivée. Pas de propriétaire en vue, ni encore moins de chien de garde ! Juste un épouvantail qui n’a d’ailleurs rien d’épouvantable.

— Pourquoi m’avez-vous menti ? tonne-t-il en remuant un poing menaçant à l’adresse de son honorable passager. Vous avez prétendu que quelqu’un m’observait, alors que la voie était libre ! À cause de vous, je n’aurai rien à rapporter à ma Shprintza ! Adieu le strudel aux pommes !

— Je n’ai pas menti, s’explique Rabbi Zundel sans se départir de son calme. Puis, pointant le ciel azur du doigt, il ajoute : le Tout-Puissant nous observe constamment, où que nous soyons, quoi que nous fassions. Nous ne sommes jamais seuls !

*           *           *

Le lendemain, de retour à Salant, Shmerel Shandelewitz rentre chez lui les mains vides. Mais son esprit, lui, est pénétré d’un message inoubliable ; Hachem est ici, Hachem est là-bas. Hachem est partout à la fois !

Ora Marhely

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