5 Av 5778‎ | 17 juillet 2018

Après le sommet de Sotchi, un nouvel ordre stratégique au Moyen Orient – Lorsque la Russie, l’Iran et la Turquie se sont partagé la Syrie

Iran's President Hassan Rouhani, Russia's Vladimir Putin and Turkey's Tayyip Erdogan meet in Sochi, Russia November 22, 2017. Sputnik/Mikhail Metzel/Kremlin via REUTERS ATTENTION EDITORS - THIS IMAGE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY. TPX IMAGES OF THE DAY - RC14EE3228D0

C’est le salaire de la victoire en Syrie : Poutine, Rohani et Erdogan se sont rencontrés à Sotchi le 22 novembre, pour se partager le pays meurtri en sphères d’influence. Alors que les Américains étaient les grands absents de ce sommet, Israël risque de « gâcher la fête »…

 

Preuve Moscou et Téhéran sont aujourd’hui les véritables « maîtres du jeu » sur le terrain syrien : le sommet de Sotchi qui concerne pourtant au premier chef le dictateur syrien, Bachar El Assad, s’est tenu carrément sans lui !

Pourtant deux jours avant ce sommet, Poutine avait convoqué Assad pour s’entretenir en tête-à-tête trois heures durant, avec lui et les plus hauts responsables de l’armée russe. Deux objectifs à cette visite : imposer à Assad  le « patronage » et le déploiement de l’armée turque d’Erdogan au nord de la Syrie contre les avancées kurdes – qu’Ankara redoute au plus haut point sur sa frontière sud-est. Et faire comprendre au dictateur syrien le rôle dominant que vont jouer le président iranien, Hassan Rohani, et son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan sur le territoire de son pays.  Avant leur entretien à Sotchi, Poutine a vite fait comprendre la « règle du jeu » à Assad, en lui déclarant devant les caméras: « J’aimerais vous introduire auprès des gens qui sont responsables de notre victoire en Syrie ! (…) Comme vous le savez, à part avec la Turquie et l’Iran, nous travaillons aussi intensément pour cela avec d’autres pays : l’Egypte, les Etats-Unis et la Jordanie ».

 

Le partage du « butin géopolitique » syrien

 

Le butin territorial et géopolitique syrien a donc été impérialement réparti en trois par Vladimir Poutine à Sotchi, le 22 novembre, avec les deux puissances régionales iranienne et turque, sans que les Américains n’y soient apparus… Une absence très remarquée qui faisait penser à celle du général De Gaulle, lors de la fameuse « Conférence de Yalta » qui réunissait, en  février 1945, les trois grands vainqueurs d’alors de l’Allemagne nazie: Staline, Franklin D. Roosevelt, et  Winston Churchill !

A Sotchi, Poutine en a donc profité pour annoncer à tout le monde que, comme il considérait que la victoire contre la rébellion sunnite (à savoir Daesh et les autres groupes armés anti-Assad) était quasiment acquise, la Russie allait sous peu arrêter le calendrier de son retrait militaire de Syrie, en n’y conservant « que » quelques grandes bases maritimes et aériennes. Par contre Moscou entendait conforter le déploiement de l’armée turque dans le nord-syrien et celui des Iraniens et de leurs supplétifs chiites du Hezbollah dans le centre et le sud  du pays !

Plus précisément, la Russie va entreprendre de diluer ses forces en Syrie dès les prochaines semaines : début 2018, ne resteront encore que des effectifs réduits dans l’ouest syrien le long de la côte où l’armée russe ne bénéficiera que d’un déploiement aérien limité et d’un dispositif maritime « mouvant », ainsi que des systèmes de défense anti-aériens et terrestres pour « protéger » ce reste de ses forces.

 

Une répartition des tâches militaires en Syrie entre la Turquie et l’Iran faisant d’Assad une « marionnette »

 

En fait, il faut comprendre que Moscou considère la Turquie comme son Cheval de Troie au sein de l’OTAN, le président Erdogan apportant de son côté à Poutine la possibilité d’exercer une « influence modérée » sur certaines des composantes des forces de l’opposition anti-Assad, comme l’Armée Syrienne Libre, qui a installé ses bases en Turquie. Et de son côté, la Turquie perçoit quant à elle la Russie comme le seul allié susceptible de préserver ses intérêts contre les Kurdes et contre les infiltrations massives de réfugiés syriens sur son territoire.

Quant aux Iraniens, ils recevront sous peu de la part de Damas, une bonne partie des systèmes avancés d’armes de l’armée syrienne, déjà massivement livrés par Moscou depuis deux ans : un « transfert » qui sera d’autant plus aisé que ce sont les Iraniens qui contrôlent aujourd’hui l’ensemble de l’armée syrienne.

Résultat clairement escompté par Poutine : la stabilité et l’avenir du régime Assad seront essentiellement assurés par l’Iran et le Hezbollah. Et c’est d’ailleurs ce même « programme russe » qui est désormais à l’ordre du jour de la relance actuelle de la « Conférence de Genève » en vue d’un accord permanent sur la Syrie… Cette fois en présence des factions de l’opposition anti-Assad et surtout des Américains, eux-mêmes censés ordonnancer les débats, mais qui ne feront – à la plus grande honte de l’administration Trump ! – qu’avaliser le « partage de Sotchi » et la série de faits accomplis créés sur le terrain par les Russes avec Téhéran et Ankara.

Richard Darmon