29 Kislev 5778‎ | 17 décembre 2017

L’Arabie Saoudite à l’offensive contre l’influence régionale de l’Iran et du Hezbollah

Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman and Christine Lagarde, International Monetary Fund (IMF) Managing Director, attend the Future Investment Initiative conference in Riyadh, Saudi Arabia October 24, 2017. REUTERS/Hamad I Mohammed - RC116D2EF730

La succession d’événements chaotiques de la semaine dernière – la purge effectuée par Ryad au sein de l’élite sécuritaire et politico-financière du royaume, la démission plus ou moins forcée du Premier ministre libanais Hariri annoncée depuis Ryad, la quasi-déclaration de guerre contre le Hezbollah qui aurait aidé les rebelles Houthis du Yémen alliés à l’Iran à tirer un missile sur l’aéroport de Ryad – montre bien que le pouvoir saoudien monte au créneau face aux velléités hégémoniques de plus en plus affirmées des mollahs de Téhéran.

 

A l’origine de ce que beaucoup d’experts du Moyen-Orient considèrent comme un tournant décisif dans la politique régionale saoudienne, le rôle déterminant joué désormais par le prince héritier de la monarchie dans les affaires du royaume, Mohammed ben Salman (surnommé MBS), à peine âgé de 32 ans et désigné à ce poste en juin dernier par son père le roi Salmane, en proie à une grave maladie. Alors qu’il était déjà ministre de la Défense, MBS s’était aussitôt empressé de mettre son prédécesseur à la succession de la couronne en résidence surveillée, tout en annonçant son projet de lancer un vaste plan de modernisation du pays au plan socio-économique.

C’est dans le contexte de cette « rénovation » d’un style très personnalisé que, lors du dernier weekend, MBS a donc donné ordre à la police et à l’armée d’arrêter une dizaine de princes de la famille royale – dont certains sont ses rivaux potentiels –, plusieurs ministres et plus de 200 membres de l’establishment sécuritaire et économique  au nom de la « lutte contre la corruption » (voir notre encadré

 

La démission surprise – et sans doute forcée – d’Hariri

 

Or, presque au même moment, prié par le pouvoir saoudien de renoncer à ses fonctions compte tenu du rôle déterminant joué par l’Iran et le Hezbollah sur la scène politique du Pays du Cèdre, le Premier ministre libanais Saad Hariri, qui se trouvait déjà à Ryad depuis quelques jours, annonçait à la télévision saoudienne sa démission, en déclarant notamment : « L’Iran, qui a pour but de détruire le monde arabe, a renforcé son contrôle sur les décisions prises par toutes les capitales arabes. (…) Et au Liban, son allié, le Hezbollah, a imposé ses vues par les armes : une intervention directe dans les affaires intérieures de notre pays, à l’origine des nombreux problèmes qu’a le Liban avec ses alliés arabes ».

Selon certains analystes, ce spectaculaire « coup de force » décidé par MBS – à savoir le « quasi-enlèvement » d’Hariri, retenu sine die à Ryad pour aider à dénoncer les manipulations des Iraniens et du Hezbollah au Liban – montre que Ryad a préféré entamer son offensive ouverte contre Téhéran, en ciblant d’abord le Pays du Cèdre, l’un de ses plus proches satellites régionaux, ainsi que les rebelles chiites Houthis du Yémen qui, quelques jours plus tôt, avaient tiré un missile de fabrication iranienne livré par le Hezbollah, sur l’aéroport de Ryad – un événement aussitôt qualifié d’« acte de déclaration de guerre » par les Saoudiens.

Toutefois, cette réplique de Ryad par Liban et Yémen interposés aux menées hégémoniques de l’Iran, attesterait donc à la fois d’un virage plus offensif dans la politique régionale saoudienne, mais aussi des limites de cette réplique qui n’ose s’attaquer directement – du moins pour l’instant – à l’Iran…

Il faut dire aussi que cette « démission » d’Hariri, qui est aussi le chef de file du Mouvement pour l’Avenir du Liban (droite nationaliste libérale), satisferait d’autant plus les Saoudiens que, même s’il était en principe hostile à la mainmise du Hezbollah et de l’Iran sur son pays, ce Premier ministre – fils de Rafik Hariri, assassiné en 2005 au cœur de Beyrouth avec 21 autres personnes de son entourage par les services secrets syro-iraniens – s’était déjà montré prêt à des compromis avec les forces chiites incrustées au Liban, afin surtout de préserver un semblant de stabilité institutionnelle dans le compliqué Pays du Cèdre…

 

Les nouveaux axes de la politique régionale saoudienne

 

Selon Tamara Cofman Wittes, experte en chef au Centre de Politique moyen-orientale de l’Institution Brookings, « MBS a décidé d’adopter une approche très appuyée dans la nouvelle politique étrangère saoudienne – ce qui va de pair avec les efforts qu’il déploie pour consolider son pouvoir interne sur la plupart des leviers de commande de la monarchie ».

En fait, c’est ce même MBS qui, devenu ministre de la Défense en 2015, a renforcé l’offensive saoudienne contre l’insurrection – téléguidée par Téhéran – des rebelles chiites Houthis du Yémen, en montant une coalition armée sunnite regroupant l’Egypte, la Jordanie et plusieurs monarchies pétrolières de la région du Golfe. Laquelle s’est livrée depuis, à des bombardements répétés contre les positions houthis, qui auraient fait plus de 10 000 victimes – dont de très nombreux civils – en deux ans.

Il semble donc que, boosté à la fois par la reprise d’excellentes relations entre Washington et Ryad, encore renforcées depuis l’arrivée du président Trump à la Maison Blanche (notamment à l’occasion du voyage du N° 1 américain au printemps dernier à Ryad, lors duquel les USA ont signé un énorme package-deal d’assistance militaire avec l’Arabie Saoudite), mais aussi par la détermination et la constance du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyaou, à dénoncer sans cesse « l’impérialisme à vocation hégémonique de l’Iran », MBS se soit donc décidé à hausser le ton… avec tous les risques que cela implique pour la sécurité et la stabilité régionales déjà fort mal en point.

 

Quels avantages, mais aussi quels risques pour Israël ?

 

Apparemment, cette campagne anti-iranienne de Ryad, visant à démasquer le fait que le Liban est devenu une « province » des mollahs de Téhéran et à dénoncer, à sa manière, les menées déstabilisatrices de l’axe Téhéran-Bagdad, Damas-Beyrouth-Hezbollah dans toute la région, semblerait une excellente « nouvelle donne » au plan stratégique pour Israël, allant dans le même sens que les avertissements de Jérusalem contre l’Iran, réitérés auprès de la communauté internationale, et plus particulièrement auprès des pays occidentaux.

Mais à bien y regarder, ce tournant téléguidé par MBS présente aussi un danger tactique immédiat, dénoncé par plusieurs experts et diplomates étrangers – dont l’ex-ambassadeur US. en Israël, Daniel Shapiro : le fait que Ryad pourrait aussi pousser, par surenchère, l’Etat hébreu à agir lui-même contre le Hezbollah. Ce qui, dans le contexte actuel très volatile de la poudrière syro-libanaise attisée par l’Iran, risquerait de déraper très vite vers une déflagration à l’échelle de la région toute entière…

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