4 Tammuz 5781‎ | 14 juin 2021

La paracha au féminin

Un « tube » éternel

 

C’est l’une des épineuses questions existentielles qui torturent tant de jeunes tourtereaux à la veille de leur grand jour : « Sur quelle chanson allons-nous faire notre entrée sous la ‘Houppa ? » L’indémodable Boï Béchalom de Yaakov Schwekey ? Ou plutôt l’attendrissante Birkat Habanim d’Ohad Moskowitz ?

 

À la vérité, si tous ces indécis pouvaient voyager dans le temps et soumettre leur dilemme cornélien à l’illustre Amora, Rav Hamnouna Zouti, celui-ci les orienterait vers un « tube » d’un tout autre registre musical. Quoiqu’il y a fort à parier que nos futurs mariés en perdraient leur sourire béat…

 

Mariage ou enterrement ?

Le Talmud (traité Berakhot p. 31/a) nous raconte en effet qu’à l’occasion des noces de Mar Béré Déravina, les sages de l’époque demandèrent à Rav Hamnouna Zouti d’interpréter une chanson en l’honneur des jeunes mariésm et des nombreux convives venus les réjouir. Mais lorsque l’Amora s’exécuta, les paroles de son solo laissèrent les invités sans voix : « Vaï lane démitnane ! Vaï lane démitnane ! »m entonna Rav Hamnouna Zouti sur un rythme endiablé. Et à l’attention de celles qui en auraient oublié leur araméen, nous vous livrons gracieusement la traduction française de sa rengaine stupéfiante : « Malheur à nous qui allons mourir, malheur à nous qui allons mourir ! » Pas très romantique pour une musique d’entrée de mariage, vous ne trouvez pas ? Rav Hamnouna Zouti n’aurait-il pas pu composer des paroles un peu moins morbides, et surtout un peu plus réjouissantes, pour encourager nos jeunes mariés à l’aube de leur vie commune ?

Pour percer ce petit mystère talmudique, il va nous falloir faire un petit crochet par la Paracha que nous lirons cette semaine.

 

Échange droit d’aînesse contre plat de lentilles

Dans un passage mouvementé de la section de Toldot, la Torah nous relate dans le menu détail, la transaction la plus folle de l’histoire : celle d’un droit d’aînesse – et de tous les privilèges spirituels qui l’accompagnent – qui se voit échangé contre un vulgaire ragoût de lentilles. Vulgaire ? Enfin, cela dépend pour qui.

Il est vrai que pour Yaacov, ce choix culinaire répond à un impératif bien précis. En effet, comme le souligne Rachi, notre scène se déroule le jour du décès d’Avraham Avinou. Son père Its’hak étant endeuillé, Yaacov fait cuire des lentilles, comme le veut la coutume pour le premier repas de deuil.

En revanche, pour son frère jumeau Essav, qui a mis à profit la disparition de son grand-père pour commettre cinq fautes capitales en l’espace d’une seule journée, ce plat n’est rien de plus qu’un liquide rougeâtre indéterminé. « Laisse-moi avaler de ce rouge, de ce rouge-là car je suis fatigué », supplie-t-il son frère, prouvant par ces mots qu’il désire l’ingurgiter sans même prendre la peine d’en connaître la composition ni même faire l’effort de porter cuillère à sa bouche.

Et quand on connaît la sinistre origine de sa fatigue, on se rend compte que la question consistant à savoir comment Essav a été prêt à troquer son droit d’aînesse contre un bol de soupe, aussi fumant soit-il, n’a plus vraiment lieu d’être posée. En revanche, l’interrogation qui peut légitimement nous interpeller est la suivante : comment Yaacov s’est-il permis d’entamer de telles négociations, quelques heures seulement après l’enterrement du premier patriarche ?! N’aurait-il pas été plus judicieux et plus approprié de sa part que de reporter ces « discussions d’affaires » au lendemain de la semaine de Chiva ?

 

La roue de la vie

Nos sages nous enseignent que les lentilles sont servies aux personnes en deuil parce que leur forme ronde évoque la « roue de la vie » qui tourne dans le monde. Elles leur rappellent que la mort – et par extension le deuil – sont des réalités inexorables. En outre, les lentilles qui n’ont pas de « bouche » s’apparentent à la personne en deuil dont la bouche reste close (Rachi).

À première vue, on pourrait avoir l’impression qu’un tel message est fataliste, et qu’il ne fait qu’« enfoncer le couteau dans la plaie » de l’endeuillé. De son côté, le commentateur Beth Avraham est d’avis qu’il est porteur d’une formidable leçon d’espoir. En effet, nous explique-t-il, c’est paradoxalement au moment de la mort d’un être cher (D.ieu nous en préserve), que l’individu prend pleinement conscience de la valeur de la vie, et de la sienne en particulier. Secoué de l’illusion d’immortalité qui le bernait jusque-là, le voilà qui réalise l’importance de tirer le meilleur parti possible de ses jours. Mais reste à connaître quelle est sa définition personnelle d’une « vie réussie ». Et c’est là que va se jouer toute la différence entre Yaacov et Essav.

 

Passeport vers l’éternité

Pour ce premier, la vie est un perpétuel tremplin vers le progrès spirituel, le changement et le dépassement de soi. Par conséquent, chaque jour qui passe apporte son lot de devoirs et de responsabilités. Quant à la mort, elle n’est pas synonyme de fin, mais de début. Celui d’une nouvelle vie entièrement placée sous le signe de la proximité avec D.ieu. Dans une telle optique, la disparition d’Avraham ne fait que renforcer Yaacov dans ses convictions intimes : l’urgence d’investir dans les valeurs sûres afin d’acquérir un passeport vers l’Éternité. Et c’est la raison pour laquelle, à peine les funérailles achevées, le troisième patriarche s’assoit aussitôt à la table des négociations pour récupérer son droit d’aînesse. Avec tous les devoirs et responsabilités spirituelles que ce dernier suppose.

 

Carpe Diem

À l’opposé, Essav est le précurseur d’Horace et de sa tristement célèbre maxime « Carpe diem quam minimum credula posterocueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». Ce n’est pas par hasard si l’un des cinq péchés capitaux qu’il commet en ce jour, consiste à renier la résurrection des morts (Traité talmudique Baba Batra, p.16/b) Or, si pour lui la mort représente l’ultime « fin de parcours », à quoi bon conserver le titre d’aîné et consacrer sa vie au service divin ? Sa philosophie de vie se résume donc au verset suivant : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons ! » (Yéchaya 22, 13).

C’est donc autour d’une soupe de lentilles que se joue toute la différence entre ces deux frères qui n’ont de jumeaux que le nom : si le premier y distingue un symbole de la roue de la Vie avec un V majuscule, le second ignore délibérément la connotation de ces légumineuses. Il n’y voit qu’un bouillon diffus, dans lequel il tente de noyer son angoisse de la mort. En vain…

 

You Only Live Once

Fortes de cette leçon, nous pouvons maintenant comprendre le choix de « musique d’entrée » préconisé par Rav Hamnouna Zouti. Lorsqu’un homme et une femme unissent leurs destins, on prétend qu’ils ont « toute la vie devant eux ». Mais reste à savoir ce qu’ils feront de leur existence commune. Vont-ils se contenter de se nourrir d’amour et d’eau fraîche ? Ou vont-ils également mettre à profit leur union pour bâtir, main dans la main, un « édifice éternel » ? En entonnant son fameux « Vaï lane démitnane ! », l’Amora ne cherche en aucun cas à jouer les trouble-fêtes. À l’aube de leur vie à deux, il souhaite au contraire rappeler aux nouveaux mariés que la vie est trop courte pour être de surcroît « petite ». Et parce qu’on ne vit sa vie qu’une seule fois, mieux vaut la vivre passionnément. Pas à la folie. Ni encore moins pas du tout. Et ça, ça a vraiment de quoi faire un tube éternel…