27 Kislev 5778‎ | 15 décembre 2017

Tout est pardonné

Aux abords d’un petit hameau situé aux alentours de Mezhibuzh, une calèche transportant plusieurs disciples du Baal Chem Tov ralentit à la vue d’un paysan juif.

— Excusez-moi, Reb Yid, l’interpelle Hershel, l’un des voyageurs, en passant son visage à travers la petite fenêtre de la voiture. Nous sommes à la recherche d’un certain Rabbi Moyché l’Aubergiste qui est censé vivre dans les parages. Pourriez-vous nous indiquer où se trouve sa demeure ?

Rabbi Moyché ?! répète le paysan, un sourire amusé aux lèvres. M’enfin, n’exagérons rien ! Ce bon vieux Moïchele n’est qu’un simple aubergiste, pas le futur gadol hador. Mais si vous tenez absolument à lui rendre visite, je vais vous indiquer la route. Au prochain croisement des chemins, tournez immédiatement à droite et prenez le petit sentier boueux qui se présente à vous. Et tant que vous y êtes, passez-lui le grand bonjour de l’illustre Gaon Rabbi Touvia le Fermier… Ah, ah, ah, elle est bien bonne celle-là !

— Nous n’y manquerons pas, promettent les passagers de la calèche, sans relever la plaisanterie moqueuse de leur interlocuteur.

— Au fait, que cherchez-vous chez Moïchele ? les interroge le dénommé Touvia, devenu subitement méfiant.

— Nous sommes simplement venus observer Rabbi Moyché, répond Yom-Tov, un autre passager de la calèche.

— Observer Moïchele ?! s’indigne le fermier. Dois-je en déduire que vous êtes des envoyés du Poritz [seigneur] venus inspecter son commerce ? Et moi qui croyais, vue vos longues barbes et vos redingotes noires, avoir affaire à des gens respectables bien de chez nous. À cause de vous, me voilà devenu un moïsser (personne qui dénonce un autre juif aux autorités). Moïchele ne me pardonnera jamais de vous avoir adressé la parole.

— Vous n’avez aucune inquiétude à vous faire, le rassure Hershel. Nous ne sommes pas venus de la part du Poritz mais, léhavdil elef havdalot, du saint Baal Chem Tov.

— Pensez-vous vraiment me convaincre avec votre histoire montée de toutes pièces ? explose Touvia. Pourquoi le saint Baal Chem Tov s’intéresserait-il à un homme aussi ordinaire que Moïchele ?

— C’est pourtant le cas, affirme calmement Yom-Tov. Nous avons demandé au Baal Chem Tov des conseils pour mieux nous préparer à Roch Hachana et le tsadik nous a conseillé d’épier discrètement Rabbi Moché l’aubergiste à cette fin.

— Puisque vous le dites, déclare le paysan en haussant les épaules. J’espère simplement que vous ne serez pas déçus d’avoir voyagé jusqu’ici pour observer un poshuter yid [simple juif]…

*          *          *

Peu de temps après, la calèche fait halte devant une modeste bâtisse. Les voyageurs en sortent et s’empressent de réserver une chambre. L’aubergiste Moïché les reçoit affablement et insiste pour leur servir un délicieux repas chaud. Après s’être restaurés, les disciples du Baal Chem Tov rejoignent leur chambre et attendent patiemment que les autres clients de l’auberge en fassent de même pour que la voie soit libre.

Vers minuit, ils entendent des pas feutrés aux abords de leur chambre. À travers le judas de leur porte, ils distinguent l’aubergiste qui, muni de deux cahiers épais, se dirige vers la salle à manger de l’auberge où il les dépose soigneusement. Tout doucement, sans faire le moindre bruit, les voyageurs sortent de la chambre et se cachent derrière un meuble pour épier leur hôte.

Rabbi Moyché s’assoit sur un modeste tabouret, il allume une bougie et commence à lire à voix haute le contenu du premier cahier.

Le 5 ‘Hechvan, je me suis emporté sur un client qui a essayé de quitter les lieux sans me payer. Oy !

Le 18 Kislev, j’ai dormi trop longtemps et j’ai manqué la prière en public. Oy vavoy !

Le 29 Chevat, j’ai oublié de donner une pièce à la charité. Malheur à moi !

Pendant une heure, l’aubergiste continue à énumérer toutes les « fautes » qu’il a commises au cours de l’année passée. Il s’agit d’erreurs sans grande gravité, mais cela n’empêche pas Rabbi Moyché de pleurer à chaudes larmes à leur évocation.

La lecture du premier cahier achevée, l’aubergiste ouvre un deuxième journal qui, lui, contient tous les soucis et torts qu’il a essuyés tout au long de l’année écoulée. Il les lit d’une voix étouffée par l’émotion, s’arrêtant de temps en temps pour pousser un soupir déchirant.

Le 17 Tichri, j’ai été roué de coups par une bande de paysans ukrainiens.

Le 14 Kislev, nous avons épuisé notre stock de rondins de bois. Nous avons été privés de chauffage pendant 5 nuits.

Le 4 Adar Alef, notre petit Chimène a attrapé la pneumonie.

Le 27 Adar Beth, des ivrognes non juifs m’ont cassé une table.

Le 11 Nissan, notre vache laitière est morte. Nous n’avons pas bu de lait jusqu’au jour où nous avons eu assez d’argent pour nous en acheter une autre.

Tapis dans l’obscurité, les disciples du Baal Chem Tov suivent la scène avec un étonnement grandissant. Mais ils n’ont pas encore entendu le meilleur… Une fois achevée la lecture du second cahier, celui des souffrances, Rabbi Moché lève les yeux vers le Ciel et déclare d’une voix brisée :

« Maître du monde, mon Père qui est au Ciel, l’année dernière, à la veille de Roch Hachana, je me suis repenti sincèrement. J’ai promis d’accomplir Tes commandements de la manière la plus fidèle qui soit. Malheureusement, le Mauvais Penchant s’en est mêlé… Il m’a attiré dans ses pièges et moi, je n’ai pas résisté. J’ai fauté et fauté à maintes reprises et mon cœur saigne en repensant à toutes les erreurs que j’ai commises pendant l’année passée. Mais il se trouve que l’année dernière, à Roch Hachana, j’ai prié de tout mon cœur pour que Tu m’accordes une année de bonne santé et de prospérité, et j’ai placé mon entière confiance en Toi pour que Tu exauces mes souhaits.

L’année se termine et c’est l’heure de faire le bilan. Le premier cahier que j’ai relu ce soir Te prouve que je n’ai malheureusement pas toujours tenu parole et n’ai pas rempli à bien mon devoir. Mais le deuxième cahier, celui qui contient toutes les souffrances que j’ai subies l’année passée, indique que Toi non plus, Tu n’as pas exaucé ma volonté. Qu’allons-nous faire maintenant ? Voici ce que je Te propose, Maître du monde : à l’approche de Roch Hachana, nous demandons pardon à autrui pour les torts que nous avons pu lui causer, et nous accordons notre pardon pour ceux qu’il a pu nous causer. Faisons de même ! Moi, je Te pardonne pour les souffrances que j’ai subies et Toi tu me pardonnes pour les erreurs que j’ai commises envers Toi. Marché conclu ?! »

Et à ces mots, Moyché l’Aubergiste lance les deux cahiers dans l’âtre de la cheminée et esquisse de joyeux pas de danse.

De leur côté, les disciples du Baal Chem Tov ont beaucoup de mal à se retenir de serrer l’aubergiste dans leurs bras. Car comme le leur a promis leur maître, celui-ci vient de leur révéler le secret d’un Roch Hachana réussi : une conversation à cœur ouvert avec le Maître du monde. Comme un fils avec son père.

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