5 Av 5777‎ | 28 juillet 2017

Un salaire payé à l’heure

 

Yonathan Bendennoune

 

Par le mérite de son dévouement, Pin’has put mettre fin au fléau qui avait commencé à sévir au sein du peuple hébreu, par la faute de la dépravation du prince de la tribu de Chimon. En récompense, D.ieu lui offrit une « alliance de paix » et le sacerdoce à perpétuité.

 

Concernant cette récompense, un célèbre Midrach rapporte la sentence suivante : « Pin’has méritait légitimement de recevoir sa récompense ! » (Bamidbar Rabba 21, 1). Y aurait-il donc des récompenses divines qui soient plus « légitimes » que d’autres ? Qu’est-ce que le Midrach cherche donc à souligner ici ?

 La mission de l’homme

En donnant le jour à l’homme, le Saint béni soit-Il lui confie une mission, pour laquelle il sera ensuite rétribuée. L’« objet » principal de cette mission est l’âme, issue des sphères spirituelles, que l’être humain a pour tâche de soigner durant son existence ici-bas : il doit d’une part la protéger contre les agressions de la matière, et d’autre part l’utiliser pour s’élever spirituellement. Puis, lorsque son heure arrive, l’être humain doit rendre cette âme à son Créateur, et rendre des comptes sur le travail accompli avec et par elle. Nous déclarons à cet égard chaque matin dans la prière : « Mon D.ieu, l’âme que Tu as placée en moi est pure : Tu l’as créée, Tu l’as insufflée en moi, Tu la maintiens en mon sein et un jour, Tu me la reprendras… »

Il apparaît donc que l’être humain est en quelque sorte un « salarié », chargé par son Employeur d’accomplir une tâche pour laquelle il sera finalement rétribué. C’est en ce sens que Iyov s’est exprimé ainsi : « L’homme sur terre a une corvée de soldat, ses jours sont comme les jours d’un journalier ; tel un serviteur qui aspire à un peu d’ombre, un journalier qui attend son salaire… » (Iyov 7, 1).

Le mètre étalon

L’un des commandements de la Torah prescrit à tout employeur de payer ses salariés en temps et en heure : « Que le salaire du journalier ne reste pas pendant la nuit par-devers toi jusqu’au lendemain » (Vayikra 19, 13). Bien que cette loi soit d’ordre purement financier, elle reflète également la manière dont D.ieu agit à l’égard des hommes. En effet, la Torah constitue le plan à partir duquel la Création a été façonnée, et ses règles constituent la référence par excellence du droit et de la justice. Il va donc de soi que le Créateur Lui-même Se conforme aux principes de Sa Torah, et qu’Il gère le monde suivant les modalités de ses prescriptions.

Dans cette optique, nous lisons dans le Midrach (Dévarim Rabba 11) : « Moché s’est ainsi adressé au Saint béni soit-Il : “Maître du monde ! Ne fais pas de Ta Torah une source de dérision ! Il y est écrit : “Le jour même, tu lui remettras son salaire avant que le soleil se couche ; car il est pauvre, il attend son salaire avec anxiété…” (Dévarim 24, 15). Où est donc le salaire des quarante ans pendant lesquels j’ai peiné avec Israël, jusqu’à ce qu’il devienne un peuple saint et fidèle à Toi ?…” » Pour Moché, il était inconcevable que D.ieu n’applique pas à la lettre les mitsvot de la Torah. C’est la raison pour laquelle il a adressé ces doléances au Maître du monde, en sachant que Lui-même ne saurait déroger à Ses principes de justice.

Le salaire du journalier

De fait, chaque personne ayant accompli un jour une mitsva pourrait se plaindre ainsi auprès de D.ieu : comment peut-Il ne pas payer sur-le-champ le salaire de notre labeur ?

La réponse apparaît peut-être dans l’une des règles régissant ce commandement. Le Talmud (Baba Métsia 112/a) enseigne : « Un artisan se voit confier un habit [à repriser]. Si, après avoir terminé son travail, il en informe simplement le client, celui-ci ne transgresse pas l’interdiction de “retenir le salaire”, même [s’il ne le paie pas] pendant dix jours. En revanche, si l’artisan rend le vêtement au milieu de la journée, le client transgresse cette interdiction dès le coucher du soleil. » En clair, l’obligation de payer immédiatement le salaire d’un journalier entre en vigueur seulement après que celui-ci a rendu l’objet de son travail. Dans le cas contraire, l’employeur n’est pas tenu de le régler le jour même.

Il en va donc de même pour l’homme vis-à-vis de son « emploi » – sa raison d’être ici-bas. Comme nous l’avons vu, sa tâche consiste à prendre soin de l’âme qui lui a été confiée. Or, dans la plus grande majorité des cas, les hommes tiennent fermement à conserver leur âme, et ils ne sont guère prêts à mettre un terme à leur « contrat d’embauche ». Les Pirké Avot (4, 22) enseignent en ce sens : « C’est contre ton gré que tu viens au monde et c’est contre ton gré que tu le quittes » – car dans la plupart des cas, les hommes ne sont pas disposés à rendre leur âme. Aussi, tant qu’ils vivent ici-bas, ils ne sont pas en droit d’exiger leur salaire de D.ieu.

En revanche, si une personne s’avère prête à rendre son âme à son Créateur, sa récompense devrait effectivement lui être délivrée dans les plus brefs délais. Il s’agit de l’homme qui, pour accomplir une mitsva ou éviter de transgresser un commandement, est prêt à sacrifier jusqu’à sa propre vie, comme s’il restituait son âme au Maître du monde en déclarant : « J’ai fait ma part du travail : reprends donc Ton bien et offre-moi maintenant ma récompense ! »

Contre vents et marées…

C’est bel et bien ainsi que les choses se sont présentées s’agissant de l’acte de bravoure de Pin’has. Au moment où Zimri, chef de la tribu de Chimon, a commis son acte abject, Pin’has n’était encore guère connu parmi ses frères. Il n’occupait alors aucun poste prestigieux au sein du peuple, et même s’il était le petit-fils d’Aharon, on ne manqua pas de lui rappeler qu’il était aussi le descendant de Yitro, un ancien idolâtre… (voir Rachi 25, 11). Pourtant, sans tenir compte du regard des autres, il décida d’exercer la vengeance de D.ieu : il pénétra dans le campement de la tribu de Chimon avec la ferme intention d’en tuer le chef. Or, il y avait fort à craindre que les membres de cette tribu se retournent contre lui et qu’à leur tour, ils décident de venger leur chef ! Pour lui, cette mission était donc hautement périlleuse, et il aurait fort bien pu y laisser la vie. D’autant plus qu’il ne s’en est pas pris seulement au chef d’une tribu, mais également à Kozbi, la fille d’un chef de tribu mydianite : la famille de cette princesse ne chercherait-elle pas à se venger de lui ?

En outre, Pin’has avait grandi dans la maison d’Aharon le Grand Prêtre, dont la qualité principale était d’« aimer la paix et de chercher la paix » (Pirké Avot 1, 12). À cet égard, l’éducation qu’il avait reçue chez lui n’était certainement pas empreinte d’intransigeance et encore moins de violence. L’acte qu’il s’apprêtait à commettre allait donc à l’inverse de sa nature et de son éducation. En bref, tout semblait s’opposer à cette démarche : non seulement le climat social et le danger de la situation auraient dû dissuader Pin’has d’agir, mais son propre tempérament ne le prêtait pas à relever un tel défi. Il a pourtant ignoré ces considérations, et a littéralement offert son âme – son existence et sa personnalité – pour exercer la vengeance de D.ieu.

Voilà pourquoi Pin’has, contrairement à beaucoup de ses semblables, a été récompensé immédiatement pour son geste : comme il a proposé à D.ieu de reprendre son âme pour se vouer à sa mission, son salaire lui a été versé « le jour même », conformément à la prescription de la Torah. C’est ce que vient souligner le Midrach en affirmant que de manière exceptionnelle, Pin’has « méritait légitimement de recevoir sa récompense »…

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