22 Heshvan 5780‎ | 20 novembre 2019

Kora’h

Kora’h et ses cousins, Moché et Aharon, étaient tous trois des petits-fils de Kéhat, fils de Lévy. Aharon fut nommé au poste de Cohen Gadol. Or, aux yeux de Kora’h, il n’était pas digne de cette mission. N’avait-il pas été fautif lors de l’épisode du veau d’or ? N’avait-il pas subi la colère du Saint béni soit-Il : « D.ieu était très en colère contre Aharon, au point de le faire périr » (Dévarim 9, 20) ? Mais lui, Kora’h, ainsi que les autres Léviim, avaient les mains propres. À l’appel de Moché, ils avaient suivi ses ordres, éliminé trois mille pécheurs et avaient été bénis par D.ieu : « Les enfants de Lévy firent ce qu’ordonnait Moché ; et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée… afin qu’Il vous accorde aujourd’hui une bénédiction » (Chémot 32, 26-29).

Pour Kora’h, Moché avait nommé son frère par népotisme, et en octroyant ce choix à D.ieu, il avait abusé de Son Nom. Moché rappela toutefois à Kora’h que Hachem avait demandé aux juifs de s’en remettre à lui pour tout ce qu’il dirait en Son Nom : « Mais toi [Moché] reste ici avec Moi, et Je te dirai tous les commandements, les lois et les ordonnances, que tu leur enseigneras, afin qu’ils les mettent en pratique » (Dévarim 5, 28). Le Saint béni soit-Il avait alors garanti que Moché ne tromperait jamais personne en Son Nom. Et donc a priori, Kora’h s’opposait à D.ieu Lui-même : « Toi et toute ta troupe qui vous êtes assemblés, vous êtes contre Hachem, et Aharon n’y est pour rien, pour que vous vous plaigniez de lui » (Bamidbar 16, 11).

La spécificité des Leviim

Moché chercha donc à dissuader les Leviim de réclamer la kéhouna, et les encouragea à se contenter de leur service : « Écoutez enfants de Lévy : est-ce trop peu pour vous que Hachem vous ait choisis au sein de l’assemblée d’Israël, en vous faisant approcher de Lui, afin que vous soyez employés au service du Tabernacle de D.ieu… Et vous voulez en plus le sacerdoce ?! » (Bamidbar 16, 8-10). Il leur dit encore : « [Demain] matin, Hachem fera savoir celui qui est à Lui, et le saint sera approché » (Bamidbar 16, 5). Pourquoi le lendemain matin, et non pas le soir de leur révolte ?

Car les voyant survoltés, Moché craignit qu’ils ne soient grisés par l’alcool et préféra donc attendre qu’ils cuvent leur vin (Rachi). Mais pourquoi n’utilise-t-il ici pas le terme ma’har pour dire « demain » ? Pourquoi parler du bokér, le « matin » ? Pour leur dire : de la même façon que D.ieu a séparé le soir du matin par des limites immuables, ainsi vous ne pourrez pas échanger votre place de Lévy par celle de Cohen (Midrach, Rachi). Pourquoi-donc Lévy et Cohen sont-ils comparés à la soirée et au matin ? Et pourquoi est-il impossible pour un Lévy de devenir Cohen ?

En fait, la tribu de Lévy possède un grand zèle pour Hachem. Déjà leur ancêtre, Lévy, voyant sa sœur abusée, agit avec hardiesse et se justifia ainsi : « Notre sœur sera-t-elle traitée comme une fille légère ? » Plus tard, les juifs en Egypte abandonnèrent les belles mœurs de leurs ancêtres, alors que les Léviim y restèrent fidèles : « Les Israélites, ayant séjourné longtemps en Egypte, récidivèrent et apprirent les pratiques de leurs voisins et, comme eux, servirent des idoles, à l’exception de la tribu de Lévy qui resta fermement attachée à la prescription des patriarches. La tribu de Lévy ne sombra jamais dans l’idolâtrie » (Rambam Michné Torah Avoda Zara 1, 3). Ainsi en fut-il dans le désert : jamais les membres de cette tribu ne faillirent à Ses ordres : « Au sujet de Lévy, il [Moché] dit… Ils observent Ta parole et ils gardent Ton alliance ; ils enseignent Tes ordonnances à Yaacov et Ta Torah à Israël » (Dévarim 33, 9-10).

Hachem leur confia donc la garde du Michkan (Tabernacle), de tous ses objets saints et du Livre de la Torah, dont ils seraient les garants : « Lorsque Moché eut complètement achevé d’écrire dans un Livre les paroles de cette Torah, il donna cet ordre aux Léviim qui portaient l’Arche de l’alliance de D.ieu : “Prenez ce Livre de la Torah, et mettez-le à côté de l’Arche de l’Alliance” » (Dévarim 31, 24-25).

La spécificité des Cohanim

Cependant, le zèle débordant de Lévy, avec lequel il élimina la ville de Chekhem et avec lequel il tenta d’éliminer son frère, Yossef le juste, fut gravement critiqué par son père Yaacov : « Maudite soit leur colère car elle est violente, et leur fureur, car elle est cruelle » (Béréchit 49, 7). En effet, un zèle non adouci par la bonté pourrait dépasser les bornes. Concernant le service au Temple, il consiste aussi, et surtout, à faire pardonner les péchés des hommes. Cela exige une certaine bienveillance à l’égard du pécheur ; en l’accablant, ce dernier fuirait le Temple… et D.ieu. Aharon était doté d’une bonté unique : « Il faisait la paix entre l’homme et son prochain, entre le mari et sa femme… ; jamais il ne disait à un homme : “Tu as fauté !” Jamais il ne disait à une femme : “Tu as fauté !” » (Avot de Rabbi Nathan 12, 4), et il fut alors choisi comme Cohen, rétablissant la paix entre l’homme pécheur et Hachem.

Toutefois, il est courant que les « faiseurs de paix », ne cherchant que la réconciliation, fassent des compromis avec la loi. Pour Kora’h, c’était justement cette volonté d’Aharon de contenter tout le monde et de ne jamais quitter le peuple, même lorsque ce dernier se fourvoyait, qui l’amena à participer à la faute du veau d’or. Cependant, D.ieu avait jugé Aharon positivement : si ce dernier était resté au milieu du peuple, c’était justement pour le sauver de la faute ; il avait cherché à retarder leur forfait, en espérant que Moché revînt avant qu’il ne fût trop tard (Midrach, Rachi Chémot 32, 5). Appréciant mal la société qui l’entourait, l’entreprise lui échappa ; il fut alors châtié, en perdant ses deux premiers fils (Rachi Dévarim 9, 20). Mais sa loyauté envers la loi resta intacte ; le Tanakh ne précise-t-il pas dans vingt-quatre passages que les Cohanim s’appellent aussi Léviim (Yévamot 86/b) ? Enfin, en plus d’être un homme d’une fidélité absolue à la loi, un Lévy, Aharon était l’homme de bonté, de réconciliation, de douceur et de longanimité, et il transmit ses qualités supérieures à ses fils. En fait, c’est l’assemblage de ces deux qualités qui convient pour l’exercice du sacerdoce de Cohen, en dépit de l’esprit de justicier et de querelleur de Kora’h et ses acolytes.

Le jour symbolise le ‘hessed, la bonté, et la nuit le din, la rigueur, la fermeté et l’intransigeance de la loi ; le Lévy est caractérisé par le din, et le Cohen par le ‘hessed (Zohar début Kora’h). Ainsi, Moché dira aux Leviim : « De la même façon qu’on ne peut permuter la nuit et le jour, on ne peut non plus changer un Lévy en Cohen ! » D’ailleurs, avant que les Leviim ne commencent leur service au Temple, Aharon souleva chaque Lévy et le balança – physiquement et spirituellement : « Aharon fera balancer les Léviim devant D.ieu » (Bamidbar 8, 11), afin de leur transmettre son amour et sa douceur. Ainsi, le juif donne son maasser, sa dîme au Lévy, et ce dernier donne la dîme de la dîme au Cohen (Bamidbar 18, 26-28), et partout, le respect du Cohen surpasse celui du Lévy (Guitin 59/b), pour sa perfection absolue.