23 Heshvan 5780‎ | 21 novembre 2019

De la médisance… et de l’orgueil

A Jewish baby seen sleeping after a brit mila in the ultra-orthodox neighborhood of Mea Shearim in Jerusalem on November 9, 2014. The Brit Milah is a religious ceremony within Judaism to welcome infant Jewish boys into a covenant between God and the Children of Israel through ritual circumcision performed by a mohel (circumciser), the ceremony takes place on the eighth day of the child's life. Photo by Yonatan Sindel/Flash90

Chlomo Messica
D’une paracha à l’autre
Pourquoi la paracha de Tazria – ayant pour thème principal les lois de la tsaraat– vient-elle juste après celle de Chémini, dans laquelle il est question des règles alimentaires ? Rabbi Israël Salanter donnait l’explication suivante : comme nous le savons bien, cette « lèpre biblique » se manifestait principalement en conséquence de la faute de médisance. Or, observons comment les hommes ont coutume d’agir. S’agissant des lois alimentaires, ils peuvent se montrer extrêmement scrupuleux : ils s’appliquent à vérifier minutieusement chaque aliment avant de le mettre en bouche, pour ne pas en venir à consommer un minuscule petit insecte. Pourtant – et c’est là tout le paradoxe – ces mêmes hommes n’hésitent pas à « dévorer » leurs semblables par leurs paroles médisantes, au point de les « croquer à pleines dents » sans le moindre remords…
Le Chéma la veille d’une Mila
« Au huitième jour, on circoncira la chair de son excroissance » (Vayikra 12, 3). Selon certaines coutumes, la veille d’une circoncision, des hommes se rendent dans la maison de l’enfant et ils récitent à son chevet le Chéma. Rabbi Pin’has de Kuritz demanda un jour à un célèbre ‘ hazan l’origine de cette coutume. Celui-ci donna l’explication suivante. La michna enseigne : « Pourquoi lisons-nous le passage de “Chéma Israël” avant celui de : “Véhaya Im Chamoa” ? Afin que l’ on accepte d’ abord le joug de la Royauté divine avant de s’ engager à respecter les mitsvot » (Bérakhot 2, 1). Or, le jour de sa circoncision, le nourrisson s’apprête à entrer dans le monde des commandements divins, en accomplissant sa toute première mitsva. C’est pourquoi on lui lit d’abord le Chéma, afin de l’imprégner tout d’abord du joug de la Royauté divine.
Les « temps nuageux »
« Si la lèpre va en se développant sur la peau, et qu’ elle couvre toute la peau affectée (…) partout où atteint le regard du Cohen » (13, 12). De l’expression « partout où atteint le regard du Cohen », nos Sages déduisent que le prêtre doit pouvoir voir clairement la zone affectée. De ce fait, il n’est pas autorisé à vérifier l’état d’une plaie « par temps nuageux » (Négaïm 2, 2). Pareillement, un prêtre borgne ou souffrant d’une déficience visuelle n’est pas apte à vérifier une plaie de tsaraat pour la même raison (ibid. § 3).
Cette loi renferme une allusion sur le regard que nous devons porter sur les carences de nos frères juifs. Les « temps nuageux » font référence à ces périodes sombres de l’histoire d’Israël, lorsque l’orage gronde et que de nombreux sévices lui sont infligés. En ces temps durs, il est interdit de « regarder ses plaies » et de l’incriminer pour ses manquements. Au contraire, nous devons considérer que les épreuves sont la cause du déclin spirituel de nos frères, et les juger avec indulgence. Dans le même esprit, un tel examen est interdit à un Cohen « borgne » ou souffrant d’une « déficience visuelle » – c’est-à-dire celui qui regarde ses frères d’un seul œil, avec rigueur et sans indulgence, occultant leurs difficiles conditions de vie qui devraient excuser leurs manquements (Guelilé Zahav).
De la plaie aux délices
« Si le Cohen observe que la plaie, après avoir été lavée, n’ a pas changé d’ aspect [‘eino] » (13, 55). Nos Sages enseignent qu’après avoir guérie, la plaie – néga en hébreu – est substituée par des « délices » – oneg. Ces deux mots sont en effet des anagrammes, puisque le aïn final du premier se place au début du second. Cet enseignement offre un nouvel éclairage à notre verset, qui peut se lire ainsi : « Après avoir été lavée, la plaie n’ a pas changé son aïn » – cette lettre n’a pas « changé » de place, et la guérison n’est pas encore survenue… (Chem Efraïm).
Une double prise de conscience
« Le Cohen ordonnera qu’ on prenne, pour l’ homme à purifier… du bois de cèdre, une langue de laine écarlate et de l’ hysope » (14, 4). Rachi rapporte à ce sujet un commentaire bien connu : « On prendra du bois de cèdre – car ces plaies sont causées par l’ orgueil. Comment peut-il donc s’ amender et guérir ? Qu’ il rabaisse son orgueil [en s’humiliant] comme un bout de laine et de l’ hysope. » Pourtant, ce processus de purification ne commence que « lorsque le lépreux est devenu pur » (v. 2) – ce qui signifie qu’il s’est déjà repenti entre-temps et qu’il a compris son erreur ! Pourquoi donc lui signifier cette leçon seulement maintenant ? Car deux prises de conscience peuvent conduire l’homme à se soumettre à D.ieu : sa propre petitesse et la grandeur du Créateur. Le lépreux, après avoir subi la maladie et souffert de l’isolement, a certes été amené à revoir son orgueil à la baisse et à prendre conscience de sa petitesse. Cependant, cette démarche n’a été que le résultat de ses épreuves : c’est le supplice de la lèpre qui l’a conduit à se rabaisser ainsi, et c’est uniquement par souci de son propre bien-être qu’il s’est repenti. Il lui reste donc encore à se soumettre au Maître du monde en raison de Sa Grandeur suprême et infinie. C’est pourquoi ce bout de laine et cette hysope viennent lui rappeler de nouveau son devoir d’humilité, pour couper court à tout élan de vanité.