21 Tammuz 5779‎ | 24 juillet 2019

Loin des yeux, près du cœur

Ah, le moelleux de cette toute première tranche de ‘halla après huit jours de sollicitation intensive de vos mandibules causée par la Matsa ! Ah, le soulagement de renouer avec la routine après plusieurs semaines de branle-bas de combat généralisé ! Mais pourquoi les retrouvailles nous procurent-elles tant de bien-être ? Cela tombe à pic, les Parachiot de Tazria et Métsora ont justement leur grande idée sur la question.

 
Retour à la case départ
La saveur de cette toute première bouchée de moufletta après le labeur du mini-déménagement occasionné par le rangement de la vaisselle de Pessa’h… Le plaisir de revoir la couleur de votre plan de travail après plus d’une semaine où celui-ci s’est stoïquement recouvert d’une armure de papier aluminium extra-épais… Le soulagement de remonter dans le train-train quotidien béniaprès deux (ou trois ?) semaines où vous avez endossé tour à tour, et sans le moindre répit, les tabliers respectifs de femme de ménage, cuisinière, pâtissière, sans oublier les casquettes de médiatrice spécialisée dans les conflits fraternels (voire fratricides), de guide touristique ès sorties de ‘hol hamoëd, et de nounou/baby-sitter à plein temps… Autant de plaisirs tous simples qui suffisent pourtant à vous mettre du soleil plein le cœur à l’entrée du printemps. Et surtout à vous redonner l’envie – et le courage – de vous replonger dans la routine avec un entrain renouvelé.

 

Une prison nommée solitude

Parce que le hasard n’existe pas chez nous les juifs, il se trouve que ce bonheur particulier que seules les retrouvailles ont le pouvoir de faire naître en nous se retrouve en filigrane au cœur des deux sections que nous lirons ce Chabbat : Tazria et Métsora. Mais pour mieux souligner ce dénominateur commun, il va falloir nous pencher sur les deux thèmes principaux contenus dans ces Parachiot ; les lois relatives à la tsaraat et celles portant sur la pureté familiale. Commençons par le premier. Comme chacun le sait, la tsaraat– à ne pas confondre avec la lèpre – était une maladie d’origine spirituelle qui affectait l’individu qui se laissait aller à la tentation de la médisance. L’une des sanctions auxquelles il s’exposait était une forme d’isolement extrême puisqu’il se retrouvait non seulement exclu des trois camps d’Israël, mais aussi dans l’interdiction de fréquenter d’autres personnes atteintes du même mal que lui (Rachi dans le traité talmudique Arakhin p.16/b)

 

 

Quand la familiarité engendre le mépris
Et nos sages de s’étonner : parmi tous les individus ayant contracté une forme ou une autre d’impureté, le métsora est le seul qui se voit puni par la solitude, le seul que l’on prive de tous liens sociaux pendant la durée de son processus de purification. Pourquoi un traitement aussi sévère? Les maîtres du Talmud de répondre : « C’est parce qu’il a « séparé » par la médisance le mari de sa femme, et l’homme de son prochain. Aussi devra-t-il être « séparé » lui aussi » (ibid.) Simple application du principe de mida kénégued mida voulant que le Tout-Puissant calque ses récompenses – ou ses punitions – sur la nature de la bonne – ou de la mauvaise – action accomplie par ses sujets ? Oui mais pas seulement. Oui, parce que, de toute évidence, ce n’est qu’en vivant dans sa proche chair les affres de la solitude, la douleur de l’exclusion que le métsora prendra pleinement conscience des dégâts qu’il a occasionnés par sa langue trop pendante. Mais la réponse de nos sages renferme également une profondeur psychologique insoupçonnée. La familiarité engendre le mépris, nous dit le proverbe. En divorçant le métsora de la société, la Torah l’oblige à prendre du recul avec les personnes qu’il côtoie au jour le jour. Désormais seul, le voilà qui se met subitement à se languir de l’Autre. À l’apprécier à sa juste valeur. À minimiser ses défauts qu’il a exagérés. À dédramatiser les torts qui lui ont été causés. Et plutôt qu’à déprécier l’Autre pour ce qu’il n’est pas, le voilà qui réapprend, lentement mais sûrement, à l’apprécier pour ce qu’il est… Beaucoup plus qu’une simple « peine de réclusion », la sanction réservée au métsora est donc celle qui lui offre les véritables clés de sa réhabilitation.

 

Le café est servi !
Passons maintenant à la deuxième idée maîtresse de nos parachiot. Dans le livre Lois & Récits de Pureté Familiale, l’auteur compare non sans humour le mariage à une bouilloire. Au début, on la place sur le feu et voilà l’eau qui se met à frémir, la bouilloire à siffler, et la vapeur à s’élever en volutes passionnées… Mais que se passe-t-il lorsqu’on éteint le feu et qu’on en retire la bouilloire ?! Au début, les parois sont encore assez brûlantes pour maintenir la chaleur de l’eau. Mais avec chaque minute qui passe, la température chute inexorablement. Jusqu’à devenir glaciale. Mais les juifs, c’est bien connu, détestent boire leur café ou leur thé froid… C’est la raison pour laquelle ils ne convolent pas en juste noces avant d’avoir fait l’acquisition d’un « thermostat » qui leur permet de conserver à tout jamais la température de leur bouilloire. Un système ancestral mais qui n’en a pas fini et n’en finira jamais de faire des merveilles… Quel est donc ce mystérieux thermostat ?

 

Je t’aime, je te quitte
La réponse se cache dans les paroles de Rabbi Méïr Baal Haness, prononcées il y a quelque 2000 ans, mais d’une actualité ô combien surprenante. Pourquoi la Torah a-t-elle décrété que la femme se sépare de son époux à certaines périodes ? s’interroge le Tanna. Parce que, répond Rabbi Méïr, la routine et la monotonie ont la dangereuse tendance à émousser l’intensité des sentiments respectifs des conjoints. Pour parer à cet écueil, la Torah a donc décrété que la femme soit interdite pendant un certain laps de temps afin qu’elle soit aussi chère à son mari (et vice-versa), qu’au moment où elle est entrée sous le dais nuptial (traité talmudique Nidda, p. 31/b). Contrairement à d’autres cultures antiques qui considèrent la femme indisposée comme un paria, la séparation rituelle préconisée par le judaïsme ne fait que garantir et consolider l’amour qui unit les deux conjoints. Cette « parenthèse conjugale » est l’occasion pour elle comme pour lui de réapprendre à parler, de réapprendre à écouter, de réapprendre à échanger, de réapprendre à communiquer. Ou comme l’écrit de manière si éloquente la psychologue Z. H. Leipzig : « C’est le moment ou jamais d’apprécier le monde intérieur de l’autre et sa spiritualité. »

 

(Ré)apprendre à s’aimer
Le métsora qui quitte temporairement la société pour ensuite mieux l’apprécier à son retour. Les conjoints qui rejouent momentanément les fiancés pour ensuite mieux épouser leurs rôles de mariés. La saveur du ‘hamets après celle de la Matsa. Le retour à la normale après plusieurs semaines de branle-bas de combat généralisé. Au lendemain de Pessa’h et avec l’arrivée du printemps, la Torah veut, semble-t-il, nous rappeler que pour mieux apprécier les choses – et surtout les personnes – qui nous entourent, il est parfois nécessaire de prendre du recul. De faire le point sur notre relation. Et de réapprendre à s’aimer. Autour d’une tasse de café bien chaude…
Sources : Parsha in Pink de la Rebbetzin Bodner-Lankry ; Lois & Récits de Pureté Familiale – Éditions Torah-Box.

 

Exergue : Pour mieux apprécier les choses -et surtout les personnes- qui nous
entourent, il est parfois nécessaire de prendre du recul. Pour pouvoir ensuite aller encore plus loin.