21 Av 5779‎ | 22 août 2019

« En Israël, le suivi des victimes du terrorisme est remarquable »

New York City Mayor Bill de Blasio places flowers near the Hyper Cacher kosher supermarket at the Port de Vincennes in Paris January 20, 2015. Four people were killed in a hostage-taking situation during an attack by an Islamist militant on January 9. Placard reads, "Courageous Police and Gendarmes".

Juliette Méadel : Madame la ministre vous avez eu l’occasion au cours de votre visite en Israël de rencontrer des institutions et des individus qui se consacrent à l’aide aux victimes des attentats. Qu’avez-vous appris ?
– Juliette Méadel: J’ai été frappé par la capacité de toute la population israélienne à se sentir concernée par l’aide aux victimes des attentats comme si la société civile s’appropriait le danger et créait une chaîne de solidarité pour le partage et cela, c’est tout à fait remarquable. J’ai visité le centre de commandements intérieur (« Pikoud Haoref ») où j’ai pu mesurer l’étroite coordination qui existait entre le Maguen David Adom, les pompiers, l’armée, la protection civile, une coordination qui permet de réagir très vite et de manière très efficace. Je me suis rendu au centre de résilience de Sdérot qui met en application de nouvelles techniques d’accompagnement psychologique des victimes du terrorisme et où ils forment des bénévoles capables de leur venir en aide. Je dois souligner que le nombre de bénévoles est impressionnant puisqu’il y a une capacité à mobiliser très vite ces soutiens dès qu’il y a une attaque.
-Où se situe la France dans ce domaine, par rapport à Israël ?
-Ce qui est remarquable en Israël c’est qu’après la phase d’urgence, c’est-à-dire lorsque l’on rentre dans la phase de suivi, on constate que le ministère israélien des Affaires Sociales et le service du professeur Chlomo Moryoussef (le Bitoua’h Léoumi, ndlr) sont particulièrement efficaces. Ils disposent de 180 assistantes sociales qui ont une capacité à faire un suivi à long terme auprès des victimes des attentats directes ou indirects, en l’occurrence les familles des victimes. En France c’est légèrement différent. Même si je suis en train de mettre en place un service public de l’aide aux victimes, nous nous reposons pour l’instant sur trois organisations principales d’envergure nationale et qui ont des représentants régionaux. Ce sont ces organisations qui épaulent les victimes et leurs familles, et pilotent la politique mise en œuvre par mon secrétariat d’Etat. Ces trois associations s’appuient sur les préfets et reposent sur le soutien de bénévoles.
-Lequel de ces deux systèmes vous paraît le plus adéquat ?

-Je crois sincèrement qu’il y a du bon dans les deux systèmes israéliens et français. Mais je dois souligner qu’en France, l’Etat est en passe de reprendre la main sur l’aide aux victimes. Pourquoi ? Parce que nous avons recensé aujourd’hui plus de 6000 victimes du terrorisme en France en 2015 ! Pour vous donner une idée, c’est autant que le nombre de victimes recensées depuis 1945 jusqu’à 2015 ! Donc le système a dû totalement s’adapter. Et nous bâtissons un service public d’aide aux victimes avec un fonds de garantie avec lequel je suis en train de signer une convention. Alors qu’en Israël, le système est différent parce que la prise en charge dépend du ministère des Affaires Sociales (et du Bitoua’h Léoumi).
-Le besoin de créer en France un secrétariat d’aide aux victimes n’est-il pas avant tout un constat douloureux qui consiste à dire que « le terrorisme est là pour rester et qu’il va falloir se pencher sur le sort de ses victimes et les prendre en charge » ?!
-C’est un fait : la France a basculé avec les attentats. Il y a eu Ilan Halimi et puis le choc de l’attentat de Toulouse devant l’école Ozar Hatorah, en mars 2012 puis Charlie Hebdo et l’Hypercasher. De facto nous sommes entrés dans un nouveau monde. Nous ne sommes pas complètement en guerre mais nous ne sommes plus vraiment en paix. Et nous devons faire face à cette situation en étant capable d’organiser la solidarité et d’aider les victimes d’attentats ainsi que celles de catastrophes naturelles. C’est le constat que lorsqu’un citoyen traverse un drame de cette ampleur et se retrouve particulièrement vulnérable, l’Etat ne doit pas se soustraire à ses responsabilités. Il doit être là et permettre à ces victimes de se reconstruire. Mais vous avez raison : cela va durer et c’est pour cela que le gouvernement a créé ce Secrétariat de l’aide aux victimes. C’est une administration que j’ai voulue de petite taille car elle nous permet de faire de la coordination avec les autres ministères et elle nous permet d’introduire de nouvelles approches de prise en charge. Un exemple : depuis ma prise de fonction, il y a huit mois j’ai réussi à faire voter une loi qui permet de rembourser tous les frais de médicaments occasionnés par des blessures. Y compris lorsque ces frais sont très coûteux. Autre exemple : la France donne à ces victimes la possibilité de trouver un emploi dans la Fonction publique.
– Vous étiez à Jérusalem au cimetière de Guivat Shaoul où vous vous êtes recueillie devant les tombes des victimes juives du terrorisme en France : Ilan Halimi, ainsi que les victimes des attentats de Toulouse et de l’Hypercasher. Qu’avez-vous ressenti sur place ?

-Bien entendu une grande émotion, d’autant plus que je rencontre régulièrement Samuel Sandler, le père de Jonathan Sandler assassiné à Toulouse avec ses deux fils. J’étais d’ailleurs récemment à l’école Ohr Torah de Toulouse. J’ai ressenti aussi à Jérusalem, ce terrible sentiment que l’Etat n’a pas pu, dans ces cas-là, protéger ses citoyens. Et c’est terrible. C’est pour cela que la République doit tout aux victimes du terrorisme.
Propos recueills par Daniel Haïk